-----À
l'extrémité de l'actuelle rue Bab-Azoun, il y avait une mosquée,
flanquée d'un minaret octogonal, assez différent pour la forme
des autres minarets d'Alger et assez semblable à ceux de Tunis :
octogonal, presque rond, surmonté d'une haute lanterne à facettes,
presque ronde elle-même et coiffée d'un chapeau pointu. Un
peu plus haut, les deux casernes de janissaires de la rue Médée,
lesquelles complètement transformées, sont devenues le cercle
militaire d'aujourd'hui. Enfin, une autre caserne près de la porte
Bab-Azoun, en dehors du rempart où étaient fichées
à des crocs les têtes de suppliciés.
-----Tout cela a été profondément
bouleversé par la création des nouveaux quartiers et par la
percée des rues BabAzoun, de Chartres et de la Lyre. Mais il subsiste
encore une foule de beaux restes des anciennes constructions, notamment
au cercle militaire et dans toutes ces petites rues montantes qui joignent
Bab-Azoun à la Lyre. Il n'y a pas à chercher bien loin : il
faut seulement un peu de patience et la passion des vieilles pierres, un
peu d'imagination aussi. De mon temps, les vieux Algérois se souvenaient
encore de la caserne Bab-Azoun, qui fut, jusqu'en 1868, le lycée
d'Alger. ---------C'est ainsi que je la revois
à travers les souvenirs de mon ami Charles de Galland, qui fut un
des plus brillants élèves du " vieux Bahut ". Cette
bâtisse, qui s'élevait en dehors de la porte BabAzoun, au bord
du fossé des fortifications, s'appelait, paraît-il, la Caserne
des Buveurs de lait. En vrais Turcs, les farouches soudards qui l'habitaient
étaient friands de lait frais. Pour s'en procurer à bon compte,
ils trouvaient tout simple d'arrêter à la porte de la ville,
- devant leur porte, - les petits ânes des laitiers indigènes
et de prélever leur part sur la marchandise. Comme ils auraient pu
prendre tout, étant maîtres et seigneurs, on leur savait gré
de se contenter d'une seule mesure...
-----A partir de 1848, le lait des fortes études
remplaça pour les lycéens, nouveaux hôtes de la caserne,
le petit lait des fellahs du Sahel. On nous assure que, non seulement on
y faisait maigre chère, mais que le logis désaffecté
n'était pas très commode, qu'il était sale et délabré!
C'est bien possible! Mais qu'il était pittoresque, ce Vieux Bahut,
si j'en juge d'après les gravures de l'époque! Ses murs blanchis
à la chaux et percés de petites fenêtres grillées
se dressaient sur un escarpement de rochers qui surplombaient la mer : un
vrai décor romantique, où s'évoquent toutes les turqueries
de 1830, celles de lord Byron et celles de Victor Hugo... |
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-----Je
ne plains pas les petits prisonniers qui, de leurs dortoirs, ou de leurs
salles d'étude, avaient, pour se consoler, un horizon pareil. Mais
le proviseur surtout était gâté. Les panneaux de son
cabinet, pur bijou de style mauresque, disparaissaient sous un revêtement
de faïences peintes. Les plafonds, dorés et rehaussés
de couleurs vives, reposaient sur des colonnes de marbre blanc, à
chapiteaux ioniques, les plus élégantes peutêtre de
tout Alger... C'était trop beau! Il a fallu jeter par terre toutes
ces merveilles, abattre les colonnes. Comme des captives de guerre, les
vainqueurs les ont enlevées et transportées chez eux. Aujourd'hui,
ces tristes exilées décorent, au palais de Mustapha, la salle
à manger du gouverneur général de l'Algérie...Qui
se souvient d'elles et du Vieux Bahut ? -----De
grandes avenues européennes ont recouvert l'emplacement de la Caserne
des Buveurs de lait. Plus trace de la porte Bab-Azoun et de ses murailles
patibulaires. Les anciens fossés ont été comblés
et sont devenus ce boulevard en escaliers, qui commence derrière
le théâtre et qui aboutit au sommet des Tournants
Rovigo : il s'appelle le boulevard Gambetta. Quand je le descendais
et le montais quotidiennement pour rentrer chez moi, je cherchais, derrière
ses rangées de maisons en étage, des vestiges des anciens
remparts de Barberousse : il en subsistait encore quelques débris.
Mais il y avait là, presque côte à côte, un pensionnat
tenu par les soeurs Trinitaires et un local occupé par la Ligue de
l'Enseignement laïque. Et ce rappel de nos mesquines querelles, ce
nom de Gambetta sur les plaques des rues, confronté avec celui de
Barberousse, ces antithèses presque comiques, ces heurts de notions
et d'époques, cela me gâtait la splendeur des couchers de soleil
sur les créneaux ébréchés du rempart Médée.
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