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Ce nom me rappelle six années de ma tendre enfance,
c'est en effet, celui de l'Orphelinat auquel mon Père m'avait confié
à la disparition brutale de ma Mère, emportée par
un cancer du sein à Page de 41 ans.
Après ce décès, mon Père qui exerçait
la profession de Commis de ferme, n'avait pas la possibilité de
nous garder mon frère et moi auprès de lui. Je fus donc
confié à cette Institution à l'âge de 7 ans.
Cela peut paraître bizarre, mais c'est de ces années là
que j'ai gardé le plus de souvenirs précis.
Une amie d'une de mes tantes travaillait dans cet établissement,
c'est elle qui m'avait pistonné pour me faire admettre, et m'avait
ensuite en quelque sorte pris sous son aile pour rendre moins douloureuse
la séparation d'avec ma famille.A mon arrivée, elle m'avait
conduit dans un dortoir à la place qui m'était affectée,
et je me revois poser sur le radiateur situé prés de mon
lit, les quelques livres illustrés que l'on avait pris soin de
m'acheter. Ce dortoir me paraissait immense, j'étais un peu perdu,
mais la présence de ma " Protectrice " me rassurait un
peu, et comme j'étais de nature sage et obéissante, j'acceptais
mon sort sans crise de larmes.
Cet orphelinat était de construction moderne, la façade
aux murs tout blancs comportait de larges baies vitrées .L'entrée
débouchait sur un vaste préau, avec au centre une cour (j'ai
su plus tard qu'elle s'appelait Cour d'Honneur) agrémentée
par un bassin central où trônait une énorme boule
recouverte de petites faïences multicolores, et qui faisait office
de fontaine. De larges couloirs plantés de gros piliers, entouraient
cette cour et desservaient les divers services. Le bâtiment comportait
deux ailes, les garçons occupaient la gauche, l'aile droite étant
réservée aux filles, la mixité n'étant pas
encore à la mode à cette époque.
Un petit couloir qui débouchait sur un hall, donnait accès
à l'espace de vie, en face un long couloir desservait les deux
dortoirs, eux-mêmes séparés par la chambre de la surveillante,
au fond, les lavabos et les toilettes. Chaque aile comportait un grand
préau, un réfectoire, ainsi que les salles de classes.
L'établissement accueillait des enfants très jeunes, qui
logeaient au rez de chaussée, et ce qui m'avait impressionné
à mon arrivée, lors de la visite des lieux, c'était
l'alignement des mini-cuvettes de W-C et des mini-lavabos placés
à faible hauteur afin qu'ils soient accessibles aux tous petits.
C'était mignon comme tout !
La vie à l'orphelinat était bien entendu réglée
comme à la caserne, sans pour autant découler d'une discipline
stricte et rigide. Un personnel laïc nous encadrait, avec des surveillantes
qui semblaient prendre en compte le manque de tendresse dont souffraient
bien entendu les petits orphelins que nous étions.
L'orphelinat comportait un grand champ clos par un grillage, sous lequel
nous passions pour aller chaparder du raisin dans la vigne toute proche.
Outre ce champ, nos espaces de jeux se situaient dans le grand hall et
dans la cour jouxtant les salles de classes.
L'enseignement se limitait au primaire. Un tableau d'honneur placardé
dans le couloir donnant accès aux classes, recevait les noms du
1 er au 6ème des classements mensuels du CM2. J'ai eu l'honneur
d'y figurer, souvent en pôle position. Ceci m'amène d'ailleurs
à relater un événement qui est resté gravé
dans ma mémoire. Nous étions en fin d'année scolaire
41/42, elle se terminait par la remise des prix. Je dois préciser
tout d'abord que le ler de la classe du CM2 avait l'honneur de hisser
chaque jour les couleurs, devise de l'époque oblige " Honneur,
Famille, Patrie ". Ce jour là,un Inspecteur d'Académie
avait fait le déplacement.Tous les élèves alignés
en rangs serrés qui observaient un silence parfait, lui faisaient
face, sauf moi qui me trouvais derrière lui au pied du mât
. Ce personnage, prenant la parole, indiqua qu'il allait appeler un à
un les récipiendaires, et qu'a l'annonce de leur nom les élèves
lèveraient le bras. Vous aurez compris qu'étant préposé
aux couleurs j'étais le 1er de la classe. A l'annonce du premier
nom, le mien, je levai le bras, l'Officiel ne voyant personne obtempérer,
s'adressa au Maître : Cet élève n'est pas là
? Mais si Mr L'Inspecteur, il est derrière vous ! Et c'est ainsi
que je reçu le ler Prix, en l'occurrence un beau livre dédicacé
par le Maréchal Pétain. Un regret cependant, ce livre n'a
pas survécu à l'exode.
Bien qu'a l'époque nous soufrions des restrictions, la nourriture
était suffisante. Ce qui me déplaisait cependant, c'était
l'assiette de soupe à la semoule que l'on nous servait en guise
de petit déjeuner le matin, mais quant on a le ventre vide, le
palais s'accommode !!
Passage obligé, la ration d'huile de foie de morue ;A présent,elle
est parfumée, mais à l'époque ce n'était pas
le cas, et l'on rechignait toujours lorsque l'on apercevait la surveillante
brandir sa cuiller. Tous devaient, bon gré, malgré y passer,
et cette brave dame s'assurait, avant que l'on tourne les talons, que
nous l'avions bien avalée, en nous faisant rouvrir la bouche.
Comme je le disais plus haut, la discipline n'était pas trop sévère,
bien que de temps en temps quelques petites fessées s'abattaient.
Mais une punition que l'on n'appréciait guère, c'était
la privation de notre barre de chocolat qui accompagnait la tartine de
pain servie au goûter de l'après-midi.
Lorsque nous étions en liberté dans le champ, nous en profitions
pour aller faire un tour à la décharge des cuisines, pour
nous approvisionner en trognons de chou ou chou-fleur. Alors là,
celui qui avait la chance de posséder un petit canif, chose rare,
était l'objet de toutes les attentions, car il fallait parvenir
à dépiauter les trognons, pour en retirer le cur,
objet de nos convoitises.
Une activité qui ne nous déplaisait pas, car nous la considérions
comme un amusement, était le cardage de la laine de nos matelas.
Un vrai chantier s'installait tout le long du grand couloir qui desservait
les chambres. Les surveillantes décousaient les toiles, et de gros
tas de laine en ressortaient. Notre travail consistait, avec nos petits
doigts à défaire les boules et les enchevêtrements
de la dite laine, afin de lui redonner du volume, et le soir cela nous
faisait tout drôle de nous allonger sur un matelas tout gonflé.
IL est arrivé à plusieurs reprises, qu'un pensionnaire se
fasse la belle, tentative aisée lorsque nous étions lâchés
dans le champ, le grillage de clôture ne présentant pas un
obstacle infranchissable. Bon nombre de familles habitaient Alger toute
proche, et le fugitif empruntait tout bonnement la départementale
qui y menait, aussi il était souvent rattrapé avant qu'il
ait eu le temps de se fondre dans la ville. En général le
fugueur ne faisait pas une nouvelle tentative, car la menace de se voir
transféré à l'Orphelinat de St Vincent de Paul, l'en
dissuadait. En effet, le dit établissement était tenu par
des Religieuses, et là on ne rigolait pas toujours, la discipline
étant tout autre.
La visite des parents était permise le dimanche. J'attendais ce
jour avec toujours l'espoir d'être appelé pour revoir mon
Père ou une de mes Tantes, l'espace d'un après midi. C'était
aussi l'occasion de recevoir quelques friandises, que l'on partageait
bien entendu avec les petits copains. Quand le dimanche se déroulait
sans visite, un petit coup de chagrin s'installait, et il fallait retenir
ses larmes.
Au cours de l'année 1942, dernière de mon séjour
là-bas, se produisit un événement qui me fait maintenant
sourire quand je l'évoque.
A la suite d'une punition générale que nous" les grands,"
avions jugée imméritée, une révolte (un bien
grand mot pour les minus que nous étions), avait été
décidée. Nous n'avions pas une idée précise
de la forme qu'elle devrait revêtir, mais nous étions tous
d'accord qu'il fallait que l'on se fasse entendre. Après maints
palabres et conciliabules, un plan d'action fut mis au point. Le jour
J, consigne fut donnée à toute la chambrée de récupérer
après le repas du soir, les cars et les cuillers. Munis de ses
ustensiles dissimulés sous nos vêtements nous avions regagné
notre dortoir. Conformément aux instructions données par
les meneurs, hum... .dont je faisais partie, tout le monde devait se mettre
au lit comme si ne rien n'était, et après l'extinction de
la lumière, attendre que la surveillante rassurée par le
calme régnant dans la chambrée , ait fermé la porte
de sa chambre, et se soit endormie.
Ainsi donc, tard dans la nuit, les préparatifs de la révolte
commencèrent conformément aux instructions. Outre la porte
de la chambre de la surveillante, le dortoir communiquait avec le couloir
par une porte centrale à deux battants. Le plan consistait d'abord,
à bloquer ces deux accès. Avec d'infinies précautions,
et en nous mettant à plusieurs, deux lits furent soulevés
et déposés contre ces portes, et pour renforcer la barricade,
deux autres lits vinrent appuyer les premiers. Ainsi tout était
en place pour que la révolte démarre ! !
Au signal donné par le Chef,(ce n'était pas moi !!), les
cuillers se mirent en branle en cognant sur les cars, ainsi que sur le
sceau à pipi, ceci accompagné de cris et de sifflements,
ce qui provoqua un vacarme indescriptible. La première à
réagir fut bien entendu la surveillante, laquelle tirée
de son sommeil se précipita sur la porte, mais celle-ci ne céda
pas. Le vacarme dura un long moment, les cuillers frappaient les cars
à qui mieux mieux, tantôt en cadence, tantôt dans le
plus grand désordre, jusqu'au moment ou un cri provenant du couloir
se fit entendre. C'était le Directeur Mr Glatz qui tiré
de son lit par la surveillante, tentait d'ouvrir la porte centrale. Ouvrez
cette porte de suite criait-il !. Il faut avouer que nous ne la menions
pas large, aucun d'entre nous, même pas le Chef n'osait répondre.
Après un long silence, le Directeur repris : Je vous donne une
demi-heure pour rouvrir cette porte, après quoi j'appelle les Gendarmes
! !
Ayant plus ou moins la trouille, et sans même nous consulter, nous
entreprîmes la levée des barricades, et chacun ensuite, de
sauter dans son lit et de s'enfouir sous la couverture. Silence total,
on aurait entendu une mouche voler. Un long moment s'écoula avant
que l'on entende des bruits de pas dans le couloir, annonciateurs du retour
du Dirlo ; Tout le monde bien entendu feignait de dormir. Après
un sermon suivi de menaces de représailles, il brandit sa canne,
et passant de lit en lit il asséna à chacun d'entre nous
un coup a hauteur des fesses, partie pro imminente de la couche. Le lendemain
matin, la surveillante y alla aussi de sa série de remontrances,
mais il n'y eut pas d'autres conséquences, et somme toute nous
étions plutôt satisfaits de notre démonstration de
force ! !
Mon récit et l'évocation de ces quelques souvenirs auraient
pu s'arrêter là, si je n'avais pas eu la chance de retrouver
récemment, ici en France un co-pensionnaire. En effet depuis pas
mal de temps, l'idée de retrouver quelqu'un qui aurait pu être
à la même époque que moi en cet Orphelinat, me trottait
dans la tète. Aussi je me décidai a faire insérer
un avis de recherche dans la Revue " Les Enfants de l'Algérois,et
quelle fut ma joie de recevoir quelques jours après une lettre
de Lucien ISEN, dans laquelle il me disait qu'il se trouvait aussi à
mon époque à L'Orphelinat de Beni-Messous.
Aussi je pris sans tarder la décision d'aller le retrouver à
Perpignan Ville ou y résidait, et ce ne sont pas les 300 km qui
nous séparaient qui allaient me rebuter.
Plus de 60 ans s'étaient écoulés depuis notre séjour
à l'Orphelinat, aussi au moment des retrouvailles, nous ne nous
sommes pas reconnus physiquement, mais par contre ensuite, quelle foule
de souvenirs communs nous avons pu évoquer.
Si comme je le disais plus haut, j'avais bien en mémoire la topographie
des lieux, Lucien lui, en plus de cela, se souvenait d'une foule de détails,
mais également du nom de bon nombre de personnes composant le personnel
; Il m'a cité, Mr Kayron Directeur ayant précédé
Mr Glatz, Mr et Mme Mercier les Instituteurs, Melle Granger Infirmière,
les cuisiniers Mr et Mme Laurin, à l'entretien Mr Ducreux , les
surveillantes Mmes Estève et Pagés, cette dernière
lisant dans les lignes de la main ! ! , et l'Abbé Guintz.
Lucien m'a précisé, qu'à l'époque l'Orphelinat
de Beni-Messous était l'établissement de ce type, le plus
moderne de France. 350 pensionnaires y étaient accueillis, filles
et garçons, chrétiens et musulmans, répartis par
dortoirs de 30 enfants, dont bon nombre de tout-petits.
Lucien m' a raconté en outre, ce qui l'avait profondément
marqué, c'étaient les journées d'adoption ; Les orphelins
de père et mère, qui n'avaient donc plus de parents, étaient
alignés sous le préau entourant la cour d'Honneur, et là,
les couples désireux d'adopter, faisaient leur choix; bonheur mêlé
de crainte pour ceux qui partaient, désillusion pour les autres,
mais peut être ,avec quelque part une forme de soulagement de ne
pas être arrachés à cet environnement où ils
avaient tous leurs repères.
Pratique médicinale employée à l'Orphelinat et que
Lucien m'a aussi rappelée, le traitement des engelures, dont beaucoup
d'entre nous souffraient. Elle consistait à plonger ses mains dans
le seau d'urine qui trônait au centre du dortoir, et qui le matin
contenait tous les trop-pleins de nos petites vessies. Dire que c'était
vraiment efficace, je n'irai pas jusque là ! !
Lucien se souvenait aussi de l'environnement de L'Orphelinat, la forêt
de Baïnem toute proche, ou l'on allait cueillir des arbouzes, le
cimetière Musulman lieu d'approvisionnement en figues de barbarie,
les fermes Ricome et Vidal, les vestiges Romains etc.
Vous dire combien j'ai apprécié ces retrouvailles, j'avais
en moi ce besoin de retrouver quelqu'un qui avait eu ce même vécu,
en quelque sorte un témoin de cette période de ma tendre
jeunesse, c'était comme si je recherchais un parent.
Lucien, tout comme moi, n'avons pas gardé un mauvais souvenir de
ces années passées à l'Orphelinat, et je n'ai jamais
fait reproche à mon Père de m'y avoir placé, alors
qu'il avait gardé mon frère auprès de lui. Lucien
lui, va même plus loin, car là ou il m'a surpris et m'a laissé
quelque peu perplexe, c'est quant il m'a dit : Les années passées
à l'Orphelinat ont été les plus belles de ma vie
! A méditer non ?
Je terminerai mon petit récit, en exprimant le souhait qu'il soit
lu par d'autres ex-pensionnaires de Béni-Messous, et que ceux-ci
aient la gentillesse, s'ils en ressentent le besoin, de me contacter afin
d'échanger, comme nous l'avons fait Lucien et moi des souvenirs
de notre jeunesse Orphelinalisée ! !
(N.B : contacter le webmaster pour
joindre Claude Ferrer.Merci)
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