Maison-Carrée
Le marché à bestiaux

soumis aux fluctuations du cheptel algérien
souffre d'un approvisionnement irrégulier et devenu insuffisant
L'accroissement de la consommation de viande : nouveau facteur à considérer
Alger-Revue, automne 1961, collection B.Venis
sur site le 8-9-2007

83 Ko
retour
 
Le marché à bestiaux
Voir la carte postale ..quelle différence!

L'HISTOIRE du célèbre Marché à bestiaux de Maison-Carrée se confond avec l'histoire même de la cité. Incontestablement sans lui Maison-Corrée, aujourd'hui l'un des plus grands et des plus peuplés arrondissements d'Alger n'aurait pas acquis un tel développement.

Dès 1844, le Maréchal Bugeaud avait déjà su discerner la situation privilégiée et l'avenir de ce qui n'était alors qu'un "point " de fixation de la population, comptant seulement 65 personnes : " Je partage l'opinion - écrivait-il - du colonel du génie (responsable de la région) sur l'avantage qui résulterait de la création d'un centre de population sur ce point, lieu d'étape pour une partie des musulmans qui apportent leurs denrées au marché d'Alger ".

Quelques années plus tard (27 novembre 1862) un arrêté préfectoral institue un marché à bestiaux qui sera ouvert chaque semaine, le vendredi. Or cette date est considérée par les Maison-Carréens comme celle de la fondation de leur cité.

Très rapidement l'influence de ce marché s'étend. En 1870, les chiffres attestent qu'il détrône l'un des plus importants marché à bestiaux de l'Algérie : celui de l'Arba. Puis vers 1890 sa suprématie s'affirme sur le pourtant célèbre marché de Boufarik. Depuis lors le marché de Maison-Carrée n'a cessé d'exercer dans l'ensemble des marchés algériens, un rôle prédominant faisant même fonction de régulateur des prix en Algérie.

A cela plusieurs causes :

Premièrement, une position géographique exceptionnelle, au centre du grand axe routier Oran-Constantine avec en plus les meilleures liaisons convergentes de l'intérieur vers le littoral. Ainsi les échanges peuvent s'effectuer aussi bien dans les directions Est-Ouest que Sud-Nord.

Secondement, l'approvisionnement des abattoirs de la ville d'Alger, à l'énorme consommation qu'explique non seulement l'importance de la plus grande agglomération urbaine de l'Algérie mais aussi le standing relativement élevé de cette population.

Un approvisionnement irrégulier.

De là cependant à conclure que le Marché à bestiaux de Maison-Carrée jouit d'une mirifique situation économique serait faire preuve d'un bien hâtif jugement. Car tout comme les autres marchés à bestiaux algériens, il est avant tout tributaire des fluctuations du cheptel.

Or, ce cheptel algérien est plus qu'en d'autres contrées au monde soumis à de nombreux aléas. Ceux-ci sont dus à ce que l'Algérie a un régime de pluies de fréquence, de répartition et de débit inégal et irrégulier, contraignant souvent les troupeaux et particulièrement les ovins à d'importantes migrations au gré des précipitations locales.

Ainsi, aucun programme de prévisions ne peut être sérieusement conçu, faute de bases statistiques solides. Toutefois on peut fixer l'importance et l'ordre de grandeur de Maison-Carrée en se référant aux chiffres d'une année reconnue normale parmi les cinq dernières.

Pour la nombreuse masse des ovins, leurs principaux centres sont : Djelfa, Sida-Aïssa, Boghari dans l'Algérois;
Ain-Beida, Tébessa, Sétif dans le Constantinois et Trézel, Relizane dans l'Oranie.

Quant aux équidés, leurs lieux d'origine sont: St-Arnaud, Kroub (Constantinois), Vialar, Orléansville, Affre-ville (Algérois), Trézel et Relizane (Oranie).

Dans la fluctuation des arrivages interviennent aussi les cycles des saisons. C'est ainsi que l'on note presque toujours des quantités plus faibles de bêtes en automne et en hiver, du fait d'un certain état de maigreur du cheptel

Toutefois des chiffres impressionnants.

C'est ainsi que pour trois mois d'hiver de cette année-là on enregistrait 119.000 ovins, 11.000 bovins et 6.000 équidés. Au printemps : 162.000 ovins,. 16.000 bovins et 6.000 équidés. A l'été : 166.000 ovins, 13.000 bovins, 5.000 équidés tandis qu'à l'automne on comptait seulement 130.000 ovins, 13.000 bovins et 7.000 équidés. Soit un total général d'entrées de 654.000 bêtes durant cette année moyenne (1960).

Ainsi suivant les caprices météorologiques algériens, certaines années ce sera le Sud-Est Constantinois, d'autres fois le Sud Algérois ou encore l'Oranie qui fournira les plus gros arrivages; car c'est dans ces régions-là que se trouveront temporairement concentrés les troupeaux.

Toutefois, en période normale, c'est de Sétif, de Saint-Arnaud, du Kroub pour le Constantinois, de Vialar et d'Orléansville pour l'Algérois et enfin pour l'Oranie de Trézel et de Relizane, que viendront les bovins.

Pour les ovins particulièrement, qui fournissent à Maison-Carrée des chiffres de beaucoup supérieurs aux autres catégories, leurs arrivages se trouvent conditionnés par les pluies de septembre et d'octobre, dont l'absence, prolongeant la sécheresse de l'été, rend les pâturages insuffisants. En outre, les rigueurs de certains hivers les déciment ; l'agnelage devient alors pratiquement nul. D'ailleurs les éleveurs vendent rarement leurs brebis avant le printemps. Ils attendent la période d'agnelage pour vendre l'agneau séparément.

Un nouvel emplacement vite dépassé

En juillet 1950, dans l'histoire marché une page se tourne. En effet, après 88 années d'implantation inchangée depuis la fondation, le Conseil municipal décidait son déplacement.

La raison en était simple. Le Marché au fur et à mesure du développement de la cité qu'il avait en quelque sorte engendrée, avait vu ses abords diminuer, ses accès embouteillés par le voisinage de la plus dense circulation de la ville.

Le choix des édiles se fixa sur un terrain nettement déporté du centre, situé en bordure de la rive gauche de l'Harrach, traversé par la voie ferrée d'Alger-Constantine et limité au nord, par les moulins de l'Harrach.

D'accès plus aisé, ce terrain a comme principale voie de desserte la route nationale du Gué-de-Constantine.

Des 18.000 m2 de ce terrain, l'architecte Solivérès, réussit à tirer un habile parti. Il réserva 8.000 m2 au parc à bestiaux, 1.000 m2 aux emplacements de déchargement, 8.0002 au parking des très nombreuses voitures et enfin, 1.000 m2 furent consacrées à l'établissement de commerces annexes. A côté du marché, fut implanté un grand marché dit " parisien ", tandis que de l'autre de la voie ferrée étaient édifiées des bergeries et des écuries, dont la plus importante est la bergerie communale.

Toutefois ce nouvel emplacement qui -on le pensait alors - suffisait, fait figure aujourd'hui de vêtement étriqué. Cela tient à la configuration même du terrain en cul-de-sac, bloqué par la voie ferrée et l'Harrach et à l'implantation de l'infrastructure de la nouvelle route express.

Un spectacle pittoresque et haut en couleurs.

Cliquer sur la photo pour l'agrandir
Collection Jean Campardon, 1954 ou 1955
Au marché, Collection Jean Campardon, 1954 ou 1955

Franchie la porte principale, l'animation, le dense grouillement que de loin déjà on percevait est saisissant. Ce n'est plus devant soi uniquement un espace délimité et fonctionnalisé mais c'est aussi, pour des yeux neufs, une étrange transformation qui s'opère. C'est la découverte d'un monde, où se confrontent les us et coutumes citadins et campagnards. Un ahurissant imbroglio où les conventions, les mœurs et les habitudes, héritières pour beaucoup du passé, se brassent dans les manières du présent.
Spectacle certes haut en couleurs. La première impression d'un étranger l'incline à penser que dans ce tohu-bohu de gens, de bêtes et de véhicules circulant avec peine, aucune transaction valable ne peut se conclure.
I
l faut pénétrer dans l'un des cafés maures, très sommairement abrités sous des tentes où l'on sert dans de petits verres : café, thé ou limonade.

Là, en ces lieux moins agités, calmement, les acheteurs, souvent par petits groupes, après une première inspection, viennent pour discuter, supputer entre familiers. Puis ils se dirigent à nouveau vers les bêtes sur lesquelles leur choix semble être fixé.

Alors recommencent les palabres et gesticulations. Toute la finasserie du marchandage est mise en jeu. On recommence sur la bête d'habiles examens: mains expertes palpant la chair à travers la toison, visite minutieuse (ô combien !) de la dentition.

Le moins madré sait, d'un coup œil, peser la bête sur pied. Mais, qui pourrait décrire toutes les subtilités du maquignonnage?

Races, origine des bêtes et prix pratiqués.

Dans les lots des ovins, entravés par groupes, l'acheteur a le choix entre plusieurs races. Celui-ci grand et gras, c'est en général un mouton de Sétif. Celui de la Mitidja, très bien représenté sur le marché est, lui, de taille moyenne ; s'il n'a pu être convenablement nourri il engraissera toutefois très rapidement dans les pâturages de la proche région d'Alger et tiendra ainsi une place honorable sur le marché. A signaler parmi les moutons du Sud, de Bou-Souda ou de Djelfa, les béliers dont de très beaux spécimens se vendent jusqu'à 500 NF.

En général les prix d'une bête adulte mais bien adaptée au climat et aux sur pied oscille entre 80 NF et 200 NF.

Vendue à la boucherie le kilo est payé de 6 NF à 7 NF. L'agneau communément appelé " broutard " se vend environ 8 NF le kilo.

Pour l'espèce voisine, les caprins, seulement deux races proposées : la chèvre maltaise et la chèvre arabe aux qualités sensiblement égales, dont les prix varient peu, sont vendues entre 35 NF et 100 NF.

Les bovins, de toutes tailles, donnent lieu aux transactions les plus animées. Les bêtes proposées sont dans l'ensemble belles. Vedettes du marché sont les grandes vaches laitières, franc-comtoises ou hollandaises venues des gros pâturages de métropole qui peuvent fournir leurs 23 litres de lait quotidien, mais réclament, sous nos climats, beaucoup de soins.

Plus sobre, d'apparence plus rustique mais bien adaptée au climat et aux lieux, la vache kabyle, quoique ne donnant souvent qu'une moyenne journalière de 6 litres de lait, n'en trouve pas moins facilement preneur.

Pour les prix, fixés sur la taille et la race, ils s'établissent entre 500 NF et 3.000 NF sur pied et 3 NF le kilo pour la boucherie. Le veau de 4 à 4,50 NF le kilo.

Les bœufs de même race sont vendus aux mêmes prix.

Parmi les animaux de selle, de labour et de charroi, on note une certaine variété de mulet : le mulet kabyle (le plus fréquent sur le marché), celui de Savoie, parfois de beaux mulets d'Espagne et quelques mulets bretons de petite taille. Marché soutenu, les bêtes se vendent de 100 NF à 120 NF.

Le petit parent, le célèbre bourricot d'Algérie, son prix, à partir de 25 NF ne dépasse guère les 90 NF.

Pour l'espèce supérieure des équidés, un grand nombre est destiné à la boucherie métropolitaine. On traite pour les labours, de gros bretons ou des arabes, dont les prix varient de 250 NF à 600 NF.

Le marché est sous le régime de la concession.

Initialement de structure essentiellement communale, la gestion du marché, a été mise en concession, en 1952. Par la suite, en 1959 la création de " marchés parisiens " a été décidée par accord entre la commune de Maison-Carrée et le concessionnaire.

Depuis la disparition, en 1959, de la commune de Maison-Carrée, fusionnée avec Oued-Smar et Baraki pour former le 10è arrondissement du Grand-Alger, le marché est supervisé par l'Hôtel de Ville (7è Division). Les recettes effectuées au marché à bestiaux ont été de l'ordre, ces dernières années, de 30 à 40 millions d'AF.

Le concessionnaire a la charge de percevoir les droits d'entrée au tarif unitaire de 1,80 NF pour les chevaux, les bovins et les mulets, 0,60 NF pour les ânes et 0,50 NF pour les ovins et les caprins. Pour cette perception, l'entretien courant et le gardiennage, la société mobilise 19 personnes.

On estime à 200 environ le nombre de personnes dont les occupations sont liées au marché ou à ses dépendances (bergeries). La plupart d'entre eux étant des bergers ou des maquignons.

Les jours d'ouverture ont été portés à trois pour faciliter les ventes : mercredi, jeudi et vendredi.

UNE SITUATION PRÉOCCUPANTE.
L'importation a remplacé l'exportation.

Quant à la physionomie du marché; le concessionnaire l'exprime ainsi :
." Dans les bonnes années, donc excédentaires, on a pu exporter vers la métropole d'assez grandes quantités d'ovins, qui sont la base du cheptel algérien. Depuis quelques années, c'est hélas l'inverse qui se produit.

La demande dépasse la production, aussi sommes-nous obligés de plus en plus fréquemment à des importations en provenance de la métropole.

" Pour les bovins la situation empire davantage encore. La production est très nettement inférieure à la consommation et, d'année en année, nous ne pouvons que constater cette tendance à la dégradation. Dans le présent l'armée par ses besoins accroît encore le déséquilibre entre la production et la consommation.

" Par contre, à Maison-Carrée, nous avons à signaler un mouvement à l'exportation, non négligeable, d'équidés vers la métropole. Son chiffre se situe aux environs de 200 bêtes par semaine. L'explication doit en être assez simple : un petit nombre seulement d'Algériens ont l'habitude de consommer de la viande chevaline, contrairement à ce qui se produit en métropole. Par ailleurs, en tant qu'animaux de trait, on tend à substituer aux chevaux des moyens mécaniques, d'où mévente sur le marché local.

" A cet état paradoxal actuel, on peut attribuer plusieurs causes concomitantes : d'abord, du fait des événements, beaucoup d'agriculteurs ont abandonné l'élevage d'apport. Puis, certaines régions comme celles de Relizane et d'Orléansville, auparavant terrains de parcours naturels, ayant été rendues irrigables, sont exploitées par l'agriculture. Quant aux régions du Sud, les plus propices à l'élevage, elles sont malheureusement les plus défavorisées de la pluviométrie.

" A cela s'ajoute un responsable assez inattendu : le pouvoir d'achat. Celui-ci a en effet sensiblement augmenté, principalement dons la grande masse des ruraux. Et l'on sait qu'une des premières manifestations de l'amélioration du niveau de vie, est l'augmentation de la quantité de viande dans l'alimentation. "

Les pouvoirs publics au secours de l'élevage algérien.

Nous avons dit que la situation de premier marché algérien était liée à celle du cheptel algérien et avons évoqué les graves inquiétudes que cette situation suscitait. Pour la dernière saison, 40 % du cheptel ovin était perdu dès la fin du printemps et l'absence d'orages d'été sur les hauts plateaux a aggravé cet état de choses.

Les pouvoirs publics et les organismes intéressés, alarmés, ont été amenés à envisager des actions concertées. Le Centre algérien d'expansion économique et sociale (C.A.E.E.S.) vient de tenir à Maison-Carrée un colloque présidé par le Directeur de l'Agriculture, M. Oulid Aïssa, entouré d'éminentes personnalités, parmi lesquelles M. Leray, président de la Fédération européenne de zootechnie. De l'exposé de M. Delahaye, président du C.A.E.E.S. il ressort que le troupeau algérien a peu varié en 25 ans. II comprend 6.000.000 d'ovins, 6 à 800.000 bovins, 2 à 3.000.000 de caprins.

De sérieuses mesures sont envisagées pour développer l'élevage (qui représente en Algérie un quart seulement du revenu agricole) et la production fourragère. On estime qu'en 1975, ce développement atteindra 130 %.

Corroborant l'exposé ci-dessus, on pouvait assister, fin novembre, au débarquement au port d'Alger d'une masse d'ovins de Hongrie, en provenance de Gênes (9.098 sujets). Cet arrivage était précédé, et sera suivi de nombreux autres.

A. G. R.