sur site le 10/5/2002
-SOLDAT, ATTENDS.
Ecrit en 1965 dans la cellule où mon chef le Colonel Bastien-Thiry s'est préparé à la mort; après le vol de mon cahier de poésies lors de la fouille de ma cellule du Fort Thoiras le 8 novembre 1967, je l'ai reconstitué en 1993 et achevé les 11 et 15 novembre 1993. Louis de Condé, Fresnes, CNO, cellule 23
pnha n°55 mars 1995

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Au Colonel Jean BastienThiry
Au Fort dIvry, le matin du 11 mars 1963.
La voix de la conscience parle à chacun des 12 soldats du peloton d'exécution.
A moins que ce ne soit la voix du Colonel Bastien-Thiry, ou son âme immortelle, prête à s'envoler.
A moins encore que ce ne soit la voix de la France éternelle, ou la voix des combattants et des patriotes qui sont morts pour que l'Algérie reste Française.
Peut-être est-ce le choeur des voix de tous les combattants morts dans toutes les guerres, puisque les hommes ne savent pas vivre en paix.


L'aube a dissipé les ténèbres,
Le jour se lève sur la terre.
L'âme des morts en temps de guerre
Est présente en ces lieux funèbres.


Attends soldat, attends, attends encore un peu,
C'est un meurtre qui se prépare.
Attends donc un moment avant d'ouvrir le feu,
Avant que la mort ne s'empare
De cet homme au poteau que tu dois fusiller,
Que ton tir fera vaciller.


Attends soldat, attends donc un moment.
Ce condamné qui te fait face
Là-bas en Algérie avait fait le serment
De ne jamais quitter sa place,
De garder cette terre et de la protéger
Malgré le risque et le danger.


Attendssoldat, attends encore un bref instant
Avant de commettre ce crime
On t'a menti soldat. Tu te montres hésitant,
Car c'est le sang d'une victime
Que tu devras verser. Où donc est ton devoir ?
Vas-tu tirer sans t'émouvoir ?


Soldat, attends. Sais-tu combien de nos soldats
Se sont battus en Algérie
Et combien de Français valeureux aux combats
Sont morts là-bas pour la Patrie
Ceux qui sont enterrés dans le sol algérien
Sont-ils vraiment tombés pour rien ?


On t'a trompé soldat.
Tu vas verser le .sang
D'un combattant pur et sans tache,
D'un officier français. Cet homme est innocent.
Ce condamné que l'on attache
Avait mis une croix de Lorraine en son coeur
Sous sa vareuse d'aviateur.


Soldat, attends un peu, souviens-toi des Pieds-Noirs
Quittant leur province natale,
Leurs maisons et leurs champs, leur terre et leurs espoirs,
Echappant à une mort fatale,
Quand ils ont dû choisir, valise ou bien cercueil,
L'exil, la misère ou le deuil.


Attends, soldat, attends, souviens-toi des Harkis
Livrés sans arme et sans défense.
Quand on leur ordonna de rendre leurs fusils,
Ils croyaient encore à la France.
Ils furent par milliers vendus aux massacreurs,
Au coutelas des égorgeurs.


Soldat, n'hésite plus. Pourquoi donc trembles-tu ?
Il porte sa Croix de Lorraine.
Sous ce pesant,fardeau, il avait combattu.
Il a dépouillé toute haine,
Il n'a jamais trahi, il s'est bien préparé,
Il ne s'est pas déshonoré.


Soldat, qu'attends-tu donc ?
Vise bien droit au coeur
Cet homme affamé de Justice
Qui refusa le crime et sauva notre Honneur
Est prêt pour le dernier supplice.
Il n'espère plus rien de ces vils magistrats
Et de ces lâches scélérats.


Soldat, épaule ton fusil ; vise bien droit.
Plus tard, tu verseras ta larme.
Soldat ne tremble pas en appuyant le doigt
Sur la gâchette de ton arme.
Soldat ne pense à rien. Ajuste bien ton tir.
Après, viendra le repentir.


Soldat tu ne sais pas que la majorité
Des habitants de l'Algérie
Voulait rester Française, et la fraternité
Fut détruite par Barbarie
Et trahison, et les Pieds-Noirs abandonnés,
Et les Harkis assassinés.


Soldat tu dois tuer ce juste au ,fort d'Ivry.
Un sang pur va couler encore
Pour s'unir à jamais aux récents morts d'Isly
Derrière un drapeau tricolore
En mars de l'an dernier marchaient des Algérois.
Ils sont tombés les bras en croix.


Les douze coups de feu bientôt vont retentir.
Déjà cet homme est un martyr.