Pieds-Noirs d'hier et d'aujourd'hui janvier 2000 n°108
Les Barricades d'Alger (1)
24-31 janvier 1960
"On a triché avec l'honneur" Pierre Lagaillarde*

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Les Barricades d'Alger
24-31 janvier 1960

"On a triché avec l'honneur" Pierre Lagaillarde*

Le 1er février 1960, alors que les "insurgés " quittaient le périmètre des Facultés d'Alger où pendant une semaine ils avaient tenu tête au gouvernement du général De Gaulle et montaient dans les camions du 1" REP pour rejoindre Zéralda, paraît dans "France Soir" un éditorial de Pierre Lazareff qui provoque quelque sensation : "Si l'on approuve que le pardon soit accordé aux hommes abusés qui rejoindront "l'ordre national", écrit-il, on ne comprendrait pas que les coupables qui se voulaient usurpateurs Ortiz, Lagaillarde et leurs lieutenants immédiats échappent au juste châtiment de leurs fautes... On connaît aujourd'hui le sombre complot dans lequel ils ont tenté d'entraîner des patriotes sincères, complot dont on découvre les ramifications jusque dans la métropole et qui était destiné à changer le régime par la force".
Pendant une semaine, avec un acharnement et une progression dans l'odieux qui révèle une minutieuse et machiavélique préparation, la presse française va "enrichir" cette interprétation de la révolte du peuple d'Alger en la pimentant de toutes les épices dont l'opinion est friande depuis la fin de la guerre 1939-1945...
La presse française
Ainsi, le 2 février, René Andrieu dans l'Humanité souligne que si l'on ne veut pas que le "complot" connaisse de nouveaux rebondissements, "il faut vider l'abcès".
Le lendemain, Georges Oudart, dans le Journal du Parlement, précise à propos des affidés du prétendu complot : "Leur anti-gaullisme des jours de Vichy, mélangé d'anticommunisme hitlérien, les rendent capables de se porter aux pires excès pour se venger de s'être si dramatiquement trompés, il y a vingt ans ".
Le jeudi 4, on peut lire dans France Nouvelle sous la plume de Louis Aragon : " je dis que tout le monde sait, et savait, que le nommé Ortiz était le chef de ces contre-terroristes dont l'action a tendu à déshonorer la France à la face des Nations. Je dis que l'insurrection d'Ortiz et consorts est avant tout l'insurrection du bourreau ".
Cette campagne de dénonciations calomnieuses, reprise par la presse de province, ne manque pas de porter ses fruits. Ainsi le 10 février, dans l'Humanité, Alain Guérin dresse un premier bilan de la répression du "complot" qui s'établit à 78 perquisitions à Paris, à 24 mandats d'amener et à 18 inculpations, et il ajoute que 200 ultras et nervis sont en fuite. Le même jour Libération précise que les "Barricades d'Alger " ont été que le fruit d'un complot fasciste permanent dont les chefs sont Tixier-Vignancour, le docteur Martin, Georges Sauge, Yves Gignac, Pierre Sidos et le docteur Lefèvre, un rassemblement d'anciens cagoulards et d'anciens miliciens, tous professionnels de l'anticommunisme ".
Et publiquement, devant le Garde des Sceaux, Edmond Michelet, venu l'installer comme nouveau procureur général d'Alger, Robert Schmelck, au cours de la cérémonie déclare " L'émeute a été préparée de longue date, savamment provoquée, délibérément entretenue ".
Déclaration qui provoque les sourires des quelques membres qui ont accepté d'assister à cette curieuse " intronisation", tant elle paraît ridicule, même avec la caution du ministre de la Justice, un des plus proches du général-président... Mais le comble du ridicule revient à l'ineffable François Mauriac qui, dans son carnet de l'Express du 4 février, livre ses états d'âme : " Chrétien, je me suis senti quant à moi confirmé dans ma certitude Charles De Gaulle n'est pas l'homme du destin, il est l'homme de la Grâce ! "
Ainsi soit-il.


Il n'y a pas eu de complot
Des sinistres procureurs de Moscou aux grandes voix chrétiennes, la cause est entendue, l'Histoire est écrite... Eh bien, non!
" Il n'y a pas eu de complot du 24 janvier 1960 ", comme l'ont très justement écrit Serge et Merry Bromberger dans "Barricades et Colonels ", et pourtant ce sont des spécialistes. N'en avaient-ils pas trouvé treize (complots) le 13 mai 1958... Un peu moins justement, ils poursuivent "Il y en avait eu un à l'automne. Il s'en montait un pour le printemps (Ce qui est une toute autre histoire !) Mais ce jour-là, il n'y en avait pas... Et c'était, dans un sens, beaucoup plus sérieux... Ce qui s'est passé à Alger, le 24janvier, c'est un coup de flamme. Dans une chaudière portée au rouge, un seau d'eau n'apaise pas la fournaise. Il déchaîne l'explosion, un crachement de feu...".
"S'il y a complot, qu'on le prouve " s'exclame Georges Bidault dans "Carrefour" du 17 février, et il rappelle à l'intention des amateurs de romans " S'il y a des complots, s'il y a des preuves, des textes, des témoignages, qu'on en fasse état et qu'on dévoile, mais autrement que sous la forme d'une vague rhétorique, les coupables et leurs crimes...".
Or, plus de trente ans après les événements, nous attendons toujours les preuves, les textes, les témoignages, et pour cause.
En revanche il apparaît avec évidence que s'il n'y a pas eu de complot, il y a bien eu une conspiration. Celle fomentée par le pouvoir, pour l'intention, et par des éléments à son service, pour la réalisation, en vue d'utiliser et d'exploiter la révolte du peuple algérois et de ses amis pour porter un nouveau coup - car depuis le 1e juin 1958, la conspiration du pouvoir est permanente - un mauvais coup à la France, un coup que le pouvoir aurait voulu décisif.
Déjà, le 8 février, le diable laisse percer l'oreille. Lors de la visite à Alger des ministres, Chatenet, Messmer et Michelet, les hauts fonctionnaires du Gouvernement Général avaient connaissance de ce que les trois ministres n'avaient pas caché au Délégué général, Paul Delouvrier, et au commandant en chef, le général Maurice Challe, que " l'épuration " justifiée par l'insurrection du 24janvier était pour le chef de l'Etat une occasion quasi inespérée de " casser politiquement " les partisans irréductibles de l'intégration. C'est Michelet, particulièrement, le ministre de la Justice, qui leur a révélé les "ficelles politiques" de l'épuration avec le cynisme et... l'imprudence dont il était coutumier.
En réalité ce sont tous les artisans de la radieuse victoire de la France, le 13 mai 1958, qui devaient être non seulement écartés de notre province d'Algérie mais sanctionnés, bâillonnés et privés de tous moyens qui pourraient gêner le pouvoir dans sa criminelle volonté d'abandon. Il ne faut quand même pas oublier et ne cesser de le remettre en mémoire aux Français qu'il s'agit bien d'un acte criminel commis par le chef de l'Etat qui est à l'origine de la révolte du 24janvier 1960. Ainsi, le 12 février, alors que le Conseil des ministres vient de décider la dissolution des Unités territoriales et surtout celle du 5è bureau de l'armée, ce qui équivalait à priver celle-ci de son arme la plus efficace dans la guerre révolutionnaire qui lui est imposée en Afrique Française du Nord, un petit événement passé inaperçu alors qu'il est essentiel pour la compréhension de l'histoire.


Les insurgés d'Alger, véritables défenseurs de la République
Le juge d'instruction Monzein convoque en son cabinet Georges Calzant, directeur de l'Hebdomadaire "Aspects de la France" et l'inculpe d'offenses au chef de l'Etat pour avoir publié sous sa signature au lendemain de la diffusion du discours présidentiel du 16 septembre 1959 un article intitulé " EN HAUTE COUR, M. DE GAULLE ! " Le nouvel inculpé déclarera d'ailleurs au magistrat qu'il n'a rien à retrancher à son propos car le Président de la République aurait dû être effectivement déféré à la Haute-Cour, pour avoir, dans son discours du 16 septembre " proposé la sécession à un groupe de départements français ".
Ainsi, les véritables défenseurs de la République " en danger " - et de sa Constitution - ne sont pas les grévistes qui défilent le 1" février dans les rues de Paris, avec la bénédiction du gouvernement, mais bien les insurgés d'Alger. Les fauteurs de guerre civile ne sont pas derrière les barricades mais bien à l' Elysée et à Matignon. Pour ne pas avoir été fidèles aux institutions de la République et avoir accepté le viol de leur Constitution, les Français ont été condamnés à devenir les habitants d'un pays de seconde zone et à subir, encore aujourd'hui, les conséquences des crimes auxquels ils se sont associés plus ou moins consciemment.
Il apparaît clairement que le temps est venu de le dire.
Pour de Gaulle " l'intégration ", depuis que le mot avait été prononcé, n'a jamais été qu'une "sottise" qui n' arrêterait pas la guerre en Algérie et qui n'apporterait que des complications au pays.
La fraternisation du 13 mai 1958, n'avait en rien changé son opinion.


De GauIIe, résolu à brader l'Algérie
Son caractère, sa conception de la "raison d'Etat", le rendaient tout à fait imperméable aux choses du cœur. Toutefois, il n'est pas sûr qu'il ait eu, dès son retour au pouvoir, une idée très précise sur l'avenir de l'Algérie. Ses seules certitudes se résumaient en deux points : l'Algérie était une construction factice de la France, et l'Algérie, y compris ses populations, ne valait rien. La seule et la meilleure des solutions était donc de s'en débarrasser au plus tôt. Comment ? Peu importe... l'événement favorable viendra, la lassitude de l'opinion publique en métropole, les manœuvres de Washington et de Moscou qui rêvent de l'héritage, l'aideront...
Aussi pendant seize mois, il laisse les choses se décanter et surtout son pouvoir s'affermir suffisamment. Certes il utilise ce délai pour se débarrasser de tout ce qui pourrait entraver sa volonté et particulièrement de tous ceux qui ont été les artisans du 13 mai 1958 et qui par la même occasion l'ont remis au pouvoir... Ils seront les premières victimes de la conspiration, puisqu'il s'agit bien de menées secrètes contre l'Etat et contre des tiers... La première victime a été le général Salan auquel il a enlevé son proconsulat d'Alger par un subterfuge qui, pour le moins, manque d'élégance. Peu à peu il a écarté tous les chefs militaires qui avaient appuyé le sursaut de la population. Seul le général Massu est resté en place, c'est l'ultime garantie auprès de la population. A vrai dire pendant cette période, sa présence bénéfique auprès des Français d'Algériea été plus favorable à De Gaulle qu'inquiétante.
Le 16 septembre 1959, en proclamant l'autodétermination, dix-huit mois après son retour au pouvoir, De Gaulle a mis fin à l'équivoque sur laquelle s'est instaurée la Vè République et, du même coup, à l'immense espoir qu'avait fait naître le "miracle" du 13 mai pour notre province algérienne mais aussi pour toute la France. Alger entre en ébullition. Tous les regards se tournent une fois de plus vers l'armée, vers Massu et le leader civil qui passe pour avoir reçu de lui des assurances, Jo Ortiz, le président du Front National Français. Des bruits de soulèvement recommencent à courir, le nom du général André Zeller y est associé, il est chef d'état-major de l'armée de terre. Le 15 octobre, le général Zeller est mis à la retraite. Dans les jours qui suivent, De Gaulle donne l'ordre au général Challe de faire cesser la campagne officielle de l'armée pour l'intégration. Onze compagnie de CRS sont amenées en renfort de Paris à Alger. Le 10 novembre, dans une conférence de presse, le chef de l'Etat confirme avec insistance " droit à l'autodétermination".,.
Encouragé par toutes ces décisions, le FLN qui a vu ses forces bousculées, disloquées, quasiment anéanties par les grandes opérations du général Challe, pour "casser" le moral des Français et en même temps "torpiller" le cessez-le-feu, reprend l'action terroriste et les attentats personnalisés. En décembre, en trente jours, vingt deux assassinats sont commis aux portes d'Alger. Comme aux plus mauvais jours de 1956, la population menace de faire sa propre justice. Tout le travail de pacification des cœurs réalisé depuis trois ans est systématiquement détruit. Par petites touches sont recréées les conditions d'une situation irréversible.
Au début du mois de janvier, Antoine Pinay, le ministre des Finances, l'homme qui donne confiance aux Français, pour avoir osé évoquer les problèmes de Défense devant le Général-Président, est brutalement limogé. A Georges Bidault qui souhaite effectuer une tournée de conférence sur l'amitié franco-musulmane, il est interdit, sans explication, de se rendre en Algérie... jusqu'au 2 février, curieuse précision qui révèle plus d'une méticuleuse préparation que d'une simple coïncidence vraiment très "prophétique". Enfin une conférence qui réunira tous les grands responsables civils et militaires d'Algérie est annoncée pour le 22 janvier à Paris.
L'émotion est à son comble à Alger où on s'attend au pire...

(à suivre)
Yves Gignac
ED. LaTable Ronde,Janvier 1961.