-Pieds-noirs d'hier et d'aujourd'hui février 2000 n°109
Les Barricades d'Alger-2
24-31 janvier 1960

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Les Barricades d'Alger-(suite 2)
24-31 janvier 1960

C'est dans cette situation explosive qu'éclate la bombe Massu !
On ne saura sans doute jamais avec certitude qui en a été " l'artisan ". Les historiens du siècle prochain pourront cependant toujours recourir - avec précaution - au vieil axiome " is fecit cui prodest "... Qui a jeté dans les bras de Massu le journaliste allemand Hans Ulrich Kempski, ancien officier parachutiste de l'armée d'Italie, envoyé du quotidien 'Suddeutshce Zeitung", vivement recommandé auprès du Quai d'Orsay ?... Qui a fait affecter, quelques jours plus tôt, comme officier des services de presse du commandement en chef, cet officier qui par ailleurs jouit de toute la confiance du ministre des Armées et qui sera chargé de contrôler les déclarations du général ?... Qui...
Et le général Massu a parlé avec la franchise du vieux soldat, il a parlé avec son cœur, avec ses convictions : on ne doit pas quitter l'Algérie et moi j'ai la confiance de la population...
Le 19 janvier quand l'interview est publiée, une courte dépêche parait dans les journaux :"La 6è Flotte américaine a reçu l'ordre de se rassembler à Barcelone, elle offrira son aide à De Gaulle pour bloquer l'éventuel débarquement de l'armée d'Algérie en métropole "
L'interview de Massu a paru si énorme qu'on n'y a pas cru à Paris. Le général Challe alerté par Matignon fait publier un démenti.
- Massu est tombé dans un piège tendu par les ultras, dit-on à l'Elysée.
- Massu est tombé dans un piège tendu par l'Elysée, expliquent les activistes.
La certitude du complot
Quant à Massu, il a lui-même la certitude d'avoir été victime d'un complot : " L'entourage du chef de l'État ou du Premier Ministre a cherché le moyen de l'écarter d'Alger en me mettant dans mon tort. "
l.'interview de Kemp ski a été machinée. Convoqué par son ministre, quand il débarque à Paris. il dira simplement aux journalistes : " j'ai été pigeonné ! " Mais il n'est pas autrement ému, persuadé qu'il reviendra car il est le seul a pouvoir empêcher l'insurrection d'éclater. Et personne ne peut vouloir qu'elle éclate et que le sang coule.
Challe en est tellement convaincu qu'il réunit ses adjoints pour appliquer le plan " Balancelle" qui prévoit de ramener à Alger la 10e division parachutiste. l'ancienne division de Massu. Avec elle c'est le maintien de l'ordre en souplesse. Certes il peut y avoir un danger : la trop grande intimité de paras avec la Ville Blanche qui peut entraîner une " fraternisation "... Mais c'est un moindre danger. Sinon c'est la manière forte. Arrestation immédiate des chefs activistes, renvoi en métropole des quelques vingt généraux et colonels qui soutiennent l'agitation, rappel à Alger des unités " sûres ". Cest l'épreuve de force, avec toutes ses conséquences et le sang peut couler...
À Paris, le 20 janvier, le ministre Guillaumat dira à Massu : " Je vous ai défendu au maximum. Je voulais vous garder à Alger. Et je vous dis brutalement pourquoi je ne pense pas qu'on ait tiré de vous tout ce qu'on pouvait en tirer (à savoir pour amener les Français d'Algérie à composition...) "
Massu tombe de haut. On lui fait rédiger un communique, une sorte de démenti qu'il assortit de conditions tant bien que mal.
La conférence prévue pour le 22 se réunit. Il y a vingt-trois participants. Massu attend devant la porte. Quelques minutes avant l'ouverture, le Ministre Guillaumat vient lui lire une lettre de De Gaulle Massu n'assistera pas à la conférence, il ne rentrera pas à Alger.
De Gaulle a été intraitable : Massu restera à Paris!
En Algérie, c'est la colère. On se tourne vers le général Faure qui assure l'intérim du commandement du corps d'armée d'Alger. On le sait favorable à l'Algérie française. Il se trouve en Kabylie. Prévenu de la décision qui a été prise d'organiser le dimanche 24 janvier une grande manifestation à Alger dont tout le monde espère qu'elle sera un nouveau 13 mai, le général promet son concours et se met en route. Avant de partir, il envoie un message à ses amis de Paris pour les informer du mouvement fixé au dimanche. Par suite d'une erreur d'interprétation, à l'arrivée le message est compris comme une annulation de toute manifestation... Le général Faure ne recevant pas la réponse de l'accord de Paris, rebrousse chemin...
On connaît la suite.
Colére du peuple
Le 24janvier 1960. sur le Plateau des Glières, devant le Monument aux Morts, à 18h30, on décompte six morts, vingt-six blessés, dont deux graves, du côté des Algérois, quatorze morts, cent vingt-trois blessés du côté des forces de l'ordre... Depuis le retour du général Salan à Paris, j'étais "interdit" en Algérie et, par les bons soins de Maurice Papon, le préfet de Police, " doté " d'une surveillance quasi permanente de deux inspecteurs de la 2è section des Renseignements généraux. Une voiture de police stationnait en permanence sous les fenêtres de l'hôtel des Invalides où siège le gouvernement militaire de Paris qu'occupait le général Salan. Le maréchal Alphonse Juin qui a ses bureaux au rez-de-chaussée, bénéficiait de la même attention... Une situation bien incommode pour monter un complot, s'il en avait été question...
Le jeudi 21, je reçois un appel téléphonique de mon ami Robert Martel qui désire connaître l'état d'esprit qui règne à Paris. Il éprouve la même impression que nous. Les initiatives de De Gaulle se succédent et se multiplient à une telle cadence qu'elles prennent l'allure de véritables provocations. Aussi Martel nous informe qu'il se refuse à participer à tout projet de manifestation, ce qui lui vaut de nombreuses critiques à Alger. Je fais part de sa position à quelques amis qui m'appellent de province et qui partagent nos inquiétudes.
Le dimanche 24, je fête mon quarantième anniversaire... Dans l'après-midi je me rends aux Invalides pour prendre des nouvelles de Madame Salan dont l'état de santé s'est terriblement aggravé depuis quelques jours. Le général est très inquiet car le médecin-colonel Soulage qui la soigne, lui laisse peu d'espoir... Avec le capitaine Crittin, l'aide de camp, et le Docteur nous suivons le général dans son bureau où il allume son poste radio qui donne un reportage en direct d'Alger. Presque aussitôt, dominant la voix du reporter, des coups de feu puis quelques rafales... Le général a blêmi, il se lève et d'une voix blanche, comme parlant à lui-même : " C'est épouvantable, ils ont fait couler le sang entre Français... C'est terrible. J'avais toujours évité cela. Comment a-t-on pu en arriver à ce drame... Si on voulait empêcher la manifestation, il ne fallait pas s'y prendre ainsi... Ce n'est pas possible, c'est à croire qu'on a voulu l'affrontement.. ".
Il paraît atterré, puis peu à peu se ressaisit
" Il faut que je dise au général De Gaulle ce que je pense. Il faut qu'il prenne ses responsabilités dans cette affaire...Je vais lui écrire ".
Une conversation s'engage, le général retient quelques idées que Crittin met sur le papier. La lettre sera rédigée le lendemain, puis montrée au général Jouhaud qui propose de la signer conjointement, et au maréchal Juin qui se contente de l'approuver mais dit au général Salan : " Je vous comprends trop bien, mais je connais De Gaulle, il va être furieux et va vous foutre à la porte La lettre sera portée à l'Elysée le mardi 26 par le colonel Juille. Le lendemain, le général est convoqué par le ministre des Armées, Pierre Guillaumat, puis par le Premier Ministre Michel Debré, qu'il trouve complètement désemparé. Tous deux lui disent que le Président de la République ne changera rien à ses projets et que sa mise à la retraite a été évoquée. Le ministre des PT.T. Cornut-Gentille fait prévenir le général que ses communications téléphoniques sont écoutées et enregistrées...
La surveillance dont il est l'objet semble se resserrer. Aussi lorsque je viens lui rendre compte de la réunion du comité de la Fondation Maréchal de Lattre où je le représente, et qui s'est tenue la veille, il me conseille vivement de prendre le large et de disparaître de la circulation jusqu'à ce que le calme soit revenu.

Réactions policières
Je pars donc pour Bordeaux le mercredi afin de rencontrer mon vieux camarade Jean Maury qui assume les fonctions de premier vice-président de l'A.C.U.F. C'est pendant un séjour à Bordeaux que j'apprends les perquisitions qui ont été effectuées jeudi au siège de l'association et chez plusieurs de nos responsables à travers toute la France. Néanmoins, je rentre chez moi, à La Courneuve, le samedi soir, pour y apprendre par ma femme que mon domicile n'a pas échappé aux perquisitions mais que les policiers n'ayant rien trouvé à saisir sont repartis sans donner d'autres indications.
Le dimanche matin à 8 heures, nouvelle descente de police et nouvelle perquisition tout aussi infructueuse que la première, mais les inspecteurs me demandent de les accompagner pour signer le procès-verbal... Je suis alors conduit dans les locaux de la 1è brigade territoriale, rue du faubourg-Saint-Honoré, où, à ma grande surprise, je trouve le général Touzet du Vigier, président du Comité Inter-Fédéral des Amicales Régimentaires, le général d'armée aérienne Lionel Chassin, le contrôleur de l'armée Bourdoncle de Saint-Salvy, que je connais bien, les deux derniers étant membres du comité directeur de l'A.C.U.F. Il y a la également un ancien préfet M. Valère Peretti della Rocca qui nous explique qu'il a été arrêté car il était en relations avec Philippe de Massey et que celui-ci serait en fuite à la suite de la découverte à son domicile de documents compromettants"... Ce qui nous est confirmé un peu plus tard à l'arrivée d'une jeune fille, Nicole Dion, qui était la secrétaire de Philippe de Massey. Je me souviens alors qu'avant mon départ pour Bordeaux, ma propre secrétaire m'avait fait part d'une demande de rendez-vous du délégué régional de notre association pour le Nord, Philippe de Massey, que je n'avais pu rencontrer en raison de mon départ précipité.
Le général du Vigier nous raconte alors que les policiers ont saisi à son domicile son vieux revolver d'ordonnance oublié depuis sa mise à la retraite, quinze ans avant, dans un fond de tiroir où il aurait été bien incapable de le retrouver ... Nous passâmes ainsi la journée du dimanche dans une ambiance de vieux collégiens, à la conscience parfaitement tranquille. Le lundi nous fûmes interrogés les uns après les autres avec beaucoup de ménagements sur nos activités durant la semaine écoulée. Et le mardi matin, après l'expiration des délais de "garde à vue" nos "hôtes" nous mirent gentiment à la porte non sans nous avoir offert le café matinal. Seule, Nicole Dion était retenue pour supplément d'enquête...
Je rentrai chez moi et repris mes activités à l'association. Par la presse j'apprenais alors les motifs des poursuites engagées contre de Massey. Il était accusé d'avoir préparé une 'action" dans la région du Nord en vue d'appuyer en métropole l'insurrection d'Alger... Je n'en fus nullement étonné car il s'agissait d'une activité "permanente" de tous les groupements nationaux favorables à "l'Algérie Française"... Ce qui était un peu plus inquiétant c'est que les révélations de la presse parlaient d'une action "armée". Connaissant bien d'une part les affabulations en usage dans ce domaine, du style "Le général en retraite cachait chez lui des armes de guerre , et d'autre part, les possibilités en la matière des divers mouvements nationaux en France, je n'y attachai pas d'importance. Je regrettais cependant d'avoir manqué le rendez-vous demandé par de Massey, quoique connaissant sa disponibilité et son sens politique, je ne m'inquiétais pas outre mesure.
J'avais le tort aussi de considérer que la fin des 'barricades" marquait la fin de cette affaire.
En effet, le dimanche 7 février, à la levée du jour, nouvelle invasion policière de mon domicile, perquisition dans les règles... Comme je manifestais mon étonnement devant un acharnement aussi ridicule, l'inspecteur Martinez qui semblait diriger l'opération me répondit qu'il s'agissait d'un autre service de police que les précédents déjà intervenus, A l'issue de cette nouvelle perquisition aussi infructueuse que les deux autres, je suis invité à accompagner ces "messieurs" pour signer le procès-verbal. Ce ne sera pas long m'est-il affirmé. Cette fois, je suis conduit à la direction de la Police judiciaire, rue des Saussaies, dans l'immeuble jouxtant celui du ministère de l'Intérieur. Les bureaux sont pratiquement vides. Le responsable qui doit contresigner le P.V. n'est pas arrivé. Je l'attendrai toute la journée. Enfin , dans la soirée je suis pris en charge par deux inspecteurs, MM Delarue et Pouzolles qui me préviennent que je dois rester à leur disposition car il est nécessaire qu'ils s'entretiennent avec moi et qu'il est trop tard. Le lendemain ils reviennent accompagnés d'un troisième personnage, l'inspecteur Riffet qui m'amène au service anthropométrique. Nous y restons un assez long moment car mon identification pose quelques problèmes... Dont "la solution" me permet d'entrevoir les arcanes de ce service.

(à suivre)
Yves Gignac