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Les Barricades d'Alger-3-
24-31 janvier 1960
A notre retour au bureau, c'est l'inspecteur Delarue qui me prend à
son tour en charge. La journée va se passer en conversations plus
qu'en interrogatoires. On parle beaucoup des " évènements
" du 13 mai 1958, du rôle que j'y ai joué, des relations
que j'avais eues avec ceux qui en avaient été les artisans
les généraux Salan, Massu, Chassin, Cherdère, Miquel,
Descours, le docteur Martin, Robert Martel, Pierre Lagaillarde, Pierre
Joly, Alexandre Sanguinetti, Léon Delbecque, Jacques Soustelle,
Roger Frey, Claude Dumont, J.B. Biaggi, le colonel Thomazo, Ortiz... C'est
l'inspecteur Delarue qui parle le plus souvent, je me contente d'opiner
ou de prendre un air dubitatif. Pour renforcer le climat de confiance
qu'il veut visiblement créer entre nous, mon "geôlier'
m'invite à déjeuner avec lui à la brasserie qui se
trouve en face, rue des Saussaies et qui est le rendez-vous de tous les
"en-bourgeois" de la Maison. Je tiens à payer mon écot..,
et Delarue, en mon honneur, offre une bouteille de Bordeaux.
Puis la " conversation " reprend. Curieusement, la plupart des
noms qui reviennent sont ceux cités dans un ouvrage qui vient de
sortir en librairie "Secrets d'État', de Jean-Raymond Tournoux',
dont les "bonnes pages" ont paru au cours de 1959 dans un grand
quotidien du soir. Je garde pour moi cette impression. Je connais l'auteur
qui était venu me demander mon témoignage pour rédiger
son livre. À partir de quelques faits exacts il a bâti une
passionnante épopée romanesque qui sera l'origine de toutes
les légendes sur les journées de mai 58, " les treize
complots ", " l'organisation O ", " la nouvelle Cagoule
"... Jean-Raymond Tournoux, journaliste peu connu à l'époque,
ne m'avait pas caché -sans doute pour me mettre en confiance -qu'
il avait entrepris la rédaction de cet ouvrage avec les "
encouragements " du cabinet de Michel Debré, sinon du Premier
Ministre lui-même.
En fin de journée, je suis informé que ma garde à
vue est prolongée de vingt-quatre heures. Le lendemain, changement
de décor et d'ambiance. Delarue m'a entraîné dans
une pièce vide et isolé parmi d'autres où des travaux
de réaménagement sont en cours.
L'attitude de Delarue change brusquement, bien qu'il prétende toujours
me parler " en ami ".
" Voilà, me dit-il, je joue cartes sur table. Nous sommes
en possession, à travers tous les documents saisis depuis quinze
jours et des témoignages, des preuves qui vous font apparaître
comme l'élément essentiel sinon le chef du complot ourdi
en métropole, en liaison avec Alger, dans le but de renverser le
régime et sans doute d'attenter à la vie même du chef
de l'État.. Ça va vous valoir une inculpation qui se soldera
par une condamnation de détention à perpétuité.
J'ai beaucoup d'estime pour vous car vous êtes un patriote sincère,
courageux et désintéressé. Je suis convaincu que
vous n'avez agi que sous les ordres des véritables patrons de l'affaire,
je vous en cite deux Salan et Chassin, il y en a d'autres, sans aucun
doute, vous les connaissez. Ils ont abusé de votre bonne foi. Ces
gens-là sont à l'abri derrière leurs fonctions et
leurs titres, comme toujours dans ce cas, ils vont vous laisser tomber.
C'est vous, les " petits ", comme votre copain de Massey, mais
lui a senti le vent venu; il a foutu le camp, c'est vous qui allez payer
les pots cassés. Pensez à votre femme, à vos enfants.
Dites-moi la vérité. Pour votre bien, je vous en supplie,
n'ayez pas de scrupules, ils n'en ont pas à votre égard,
nous sommes seuls tous les deux... Tenez, pour limiter vos scrupules,
limitons-nous à Salan... Il a suffisamment mauvaise réputation,
même dans l'armée, et puis... tout le monde sait qu'il est
votre " patron ", que vous êtes " son homme ",
son " fidèle "... Je vous en prie, tant qu'il est encore
temps, libérez votre conscience'
Le puzzle se met en place
J'ai résumé, le tête-à-tête dura toute
la journée sans interruption. Au fur et à mesure, se révélaient
pour moi tous les fils de la conjuration, celle du Pouvoir. Bien décidé
à poursuivre sa criminelle politique, De Gaulle devait abattre
Salan, l'homme qui l'avait remis au pouvoir et le seul qui, à ce
titre, pouvait lui demander des comptes. En même temps, je ne pouvais
qu'apprécier les "qualités" de mon interlocuteur,
un bien pitoyable personnage, tantôt séducteur, tantôt
menaçant, mais un remarquable " confesseur " promis à
un bel avenir dans sa spécialité. Je ne pouvais penser alors
que ces "qualités" le conduiraient à devenir un
des "historiens officiels " de la Résistance, parmi les
plus écoutés...
À la nuit tombante nous redescendîmes auprès des autres
inspecteurs et Delarue fut contraint d'avouer à son chef l'insuccès
de la mission dont il avait été chargé. Ce qui provoqua
un éclat de colère du dit chef, colère accrue par
le sourire de satisfaction que je ne pus m'empêcher d'afficher :"
La plaisanterie a assez duré, puisque vous n'avez rien pu en tirer
qu'on le foute au trou ! "
La prison
Pour la seconde fois de ma vie, je connus les délices d'une nuit
à "la Souricière" du "Dépôt".
Et le lendemain, 11février, dûment inculpé d'atteinte
à la sûreté intérieure de l'État, je
fus incarcéré au Quartier des condamnés à
mort (la haute-surveillance à l'époque) au rez-de-chaussée
de la 2e division de la Santé (cellule 28).
Séjournait déjà dans ces lieux mon ami Pierre Lagaillarde
depuis qu'il avait été ramené d'Alger. Nos deux cellules
étaient séparées par celle où un jeune criminel,
dit "M'sieur Bill", attendait son exécution qui eut lieu
quelques mois plus tard. En face de nos trois cellules, sur l'autre travée,
trois fellaghas condamnés à mort pour attentats criminels,
attendaient dans les chaînes, le juste châtiment de leurs
forfaits.
Quelques jours plus tard, lorsque sera levée la période
du " secret", nous rejoindrons le 6e division, la Division politique,
où nous retrouverons Biaggi, Khaoua, tou s deux députés,
et Demarquet. Khaoua sera rapidement libéré et remplacé
par Alain de Sérigny.
Le 24 février commençait l'instruction de mon dossier. Elle
fut confiée, par chance, au doyen des juges d'instruction, M. Robert
Magnin, magistrat d'une très grande expérience et d'une
honnêteté parfaite. Au cours des vingt-cinq auditions qui
nous mettront face à face, se créa entre nous une estime
réciproque assez exceptionnelle. M. Magnin ne négligea aucune
démarche pour la manifestation de la vérité :commissions
rogatoires à travers toute la France et même à l'étranger,
multiples auditions approfondies, transports de justice, convocations
de témoins, confrontations...
Me furent ainsi enfin révélés au cours de cette longue
procédure les motifs de mon inculpation
- D'abord, mes relations avec Philippe de Massey, délégué
régional de l'ACUF pour le Nord de la France, qui avait réalisé
dans sa région un remarquable travail d'information et de "mobilisation"
des éléments opposés à l'abandon de l'Algérie,
qui devait d'ailleurs se concrétiser par une manifestation de solidarité
de 30 000 agriculteurs le jeudi 11 février à Amiens.
- Ensuite, une série de réunions au cours desquelles j'avais
exposé les raisons morales matérielles aussi impératives
les unes que les autres du maintien de la souveraineté française
en Algérie et particulièrement l'une d'entre elles donnée
en présence de personnalités locales en novembre 1959 à
Douai où les termes employés auraient été
réputés " incendiaires" par les renseignements
généraux...
- Enfin, un certain Henri Poncelet, se présentant comme un informateur
" infiltré " dans le "complot destiné à
renverser le régime", avait porté contre de Massey
et moi des accusations qui nous attribuaient les plus hautes responsabilités
dans cette machination criminelle.
L'inanité des accusations portées contre de Massey et d'autres
responsables de l'ACUF fut rapidement établie pour ce qui a été
réalisé et qui se bornait aux limites d'une action civique
voire "politique" tout à fait légitime tant à
titre personnel qu'à celui d'une association.
Pour ce qui est de mes "discours", après une exégèse
poussée, ils furent qualifiés "enflammés "
mais certainement pas " incendiaires " au sens "séditieux"...
Restaient les accusations de Poncelet que je connaissais bien comme un
vieux " client" du service social de notre association et que
j'avais effectivement reçu à ce titre dans mon bureau de
I'ACUF, le 5 janvier 1960, alors que sortant de prison il venait demander
un secours pour pouvoir se rendre auprès de sa mère dans
les Ardennes. Pour mon malheur, depuis sa déposition à la
police le 2 février, Poncelet avait disparu"...
Mais, le 7 août 1960, le quotidien " l'Humanité-Dimanche
" publiait sur une page et demie les révélations du
" témoin n°l de l'affaire du complot de janvier en métropole
", Henri Poncelet... Un récit rocambolesque truffé
d'une quarantaine de noms désignant dans un amalgame assez bien
composé des personnalités politiques, des activistes, des
militaires et, bien entendu, des inculpés de l'affaire de janvier,
sans parler des passages de frontières, des liaisons avec Alger,
des dépôts d'armes à l'étranger, de la préparation
d'assassinats, etc.
Je communiquai ce document au juge d'instruction et demandai à
être confronté à son auteur. M. Magnin fit diligence,
Poncelet fut retrouvé en quelques semaines... dans une prison de
province où il avait été incarcéré
une fois de plus pour grivèlerie...
La confrontation
La confrontation eut lieu le 24 octobre 1960. De façon éclatante,
elle révèle la machination montée dans les coulisses
du pouvoir pour écarter et réduire définitivement
au silence tous ceux qui à quelque niveau pouvaient s'opposer à
la politique algérienne du général De Gaulle. Il
n'est pas possible de donner ici le compte rendu complet de cette confrontation
mais nous en citerons trois courts extraits particulièrement significatifs.
Déclaration du "témoin" Poncelet : "J'ai
rétracté déjà dans leur ensemble les déclarations
que j'ai faites dans les bureaux de "L'Humanité et qui ont
été reproduites dans leur partie essentielle dans le journal
l'Humanité-Dimanche' du 7 août 1960 " (Il lui aurait
été en effet difficile de maintenir l'ensemble de ces déclarations
qui avait servi de base à l'action policière et judiciaire
puisqu'il se trouvait en prison pendant la plus grande partie de la période
où il aurait exercé sa prétendue mission d'information
dans les milieux activistes de Paris et d'Alger.)
Sur question, le témoin Poncelet (Entre le 5janvier 1960, date
de sa visite à Gignac, et le 2 février, date de sa première
déposition à la police). "Je n'ai eu de contact durant
cette période-là qu'avec le S.D.E.C.E. qui m'appointait.
Je n'ai rien à ajouter."
Sur question, le témoin Poncelet : précise dans quelles
circonstances il a été amené à donner une
déposition à la police le 2 février 1960. Ce sont
les services du SDECE qui m'ont conseillé d'aller me présenter
spontanément (sic) à la police pour y témoigner.
C'est Mme Chalandon¹ qui, avec l'accord du général
Grossin2, m'a conseillé d'aller me présenter à la
police ; M. Frey3 était au courant. A la police j'ai été
reçu en premier lieu par M. Dehusses, chef de cabinet de M.Verdier(4).
Il fallut attendre trois ans pour connaître l'épilogue de
cette écurante histoire. L'affaire vint en effet le 1er octobre
1963 devant la Cour de sûreté de l'État. On entendit
des témoins. " Parmi eux, écrit le 3 octobre, Jean-Marc
Théolleyre, le chroniqueur judiciaire du Monde". était
M. Albin Chalandon, ancien secrétaire général de
l'UNR à qui un certain Poncelet était venu dire à
l'époque qu'un attentat se préparait contre lui. Toutefois
M. Chalandon n'ignore pas que le rôle de ce Poncelet, entendu souvent
au cours de l'instruction est loin d'être clair. Aussi bien ajouta-t-il
"Mon témoignage ne peut être que subjectif car cet intermédiaire
qui me prévenait n'était pas entièrement digne de
foi. Il y avait même chez lui l'intention de tirer quelque avantage
de sa démarche." Et le futur ministre se retira sur la pointe
des pieds... En attendant le prix de son "dévouement".
Avec quinze autres inculpés, " attendu qu'il ne résulte
pas de l'information des charges suffisantes d'avoir commis le crime de
complot contre l'autorité de l'État ", je bénéficiai
d'un non lieu par ordonnance du 16 août 1963... et l'Algérie
était définitivement perdue !
Quarante ans se sont écoulés, pour le jugement de l'Histoire,
il n'était pas inutile de rappeler ce dossier.
Yves Gignac
Président de l'Association des Amis de Raoul Salan
* 'SECRETS D'ÉTAT", par JR. Tournoux, Librairie PLON, janvier
1960.
(1) La princesse Salomé Murat, épouse de M. Albin Chalandon,
proche du Premier Ministre Michel Debré, secrétaire général
de l'U.N.R. et futur ministre de la Justice... Auprès de qui le
témoin Poncelet aurait assuré à l'époque des
fonctions de "garde du corps" et chez qui il aurait logé
à Nice...
(2) Général Grossin, à l'époque directeur
du Service Documentation Etudes et Contre-Espionnage (SDECE.).
(3) Roger Frey. ministre de l'Information puis ministre de l'intérieur.
(4) M. Verdier, directeur de la Police Judiciaire.
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