sur site le 24/04/2002
Vous avez dit Paul Robert?
" l'inventeur du Petit Robert..."-
Pieds-Noirs d'hier et d'aujoud'hui février 2000 n°109
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Vous avez dit Paul Robert?


-------Les Robert d'Orléansville, il en existait aussi ailleurs*, descendaient de leur ancêtre Martial, originaire des Hautes Alpes, aux environs de Gap. "Descendu" à Marseille, il fut successivement employé puis propriétaire de la maison Pouzadoux "Epicerie & denrées coloniales", renommée dans toute l'Armée d'Afrique.
-------En 1849, muni d'un petit capital, il vint s'installer à Orléansville qui avait tout juste six ans d'existence. A cette époque la ville était moins peuplée, moins florissante que son port naturel Ténés*". Il s'associe avec un soldat libéré disposant de sa prime d'installation, 800 francs, un petit capitaliste et un ouvrier charpentier*". Celui-ci sera très utile pour la construction d'un moulin hydraulique en bois, sur les berges du Chéliff, aux abords de la ville. Par prudence, il ne fallait pas trop s'éloigner de la protection de la garnison. Pourquoi un moulin? Il n'était pas du métier, mais Martial savait que l'armée disposait de grains, soit cultivés par elle-même*, soit "réquisitionnés" lors des expéditions punitives contre des révoltés. Mais elle ne disposait d'aucun moyen de les transformer en matières consommables pour la troupe ou ses chevaux et mulets.
-------Mais les débuts furent très durs, en été l'oued ne débitait pas assez et il fallait détourner le flux par des fascines. Par contre, les crues hivernales emportaient quelquefois les installations, et, faute de moyens financiers les premiers magasins de stockage furent des cavernes creusées dans les berges du Chéliff.
-------Les associés se lassèrent vite de ces aléas, Martial réussit à leur racheter leurs parts et resta seul propriétaire. Il avait vu juste. Bientôt des nouveaux villages virent le jour et les céréales affluèrent. Il créa un second moulin à Montenotte, à l'entrée des gorges de Ténés.
-------Il eut deux fils, Paul l'aîné et Joseph. Après de solides études au lycée d'Alger, ils regagnèrent le giron familial et se marièrent avec les deux filles du Sous-Préfet Gouin.
-------Paul s'occupa, entre autres, du moulin de Montenotte. Attiré par la politique, qui lui permit de conforter la position sociale de la famille, il devint Maire d'Orléansville. Puis il brigua d'autres mandats, Conseiller général et Délégué financier. Bientôt décoré de la légion d'honneur, il se présenta comme candidat à l'élection législative de 1910 dans la 2e circonscription du département d'Alger.
-------" Il eut avec son concurrent, Monsieur A. Houbé journaliste, directeur du "Cri d'Alger ", conseiller général, au début de la campagne des relations courtoises. Celles-ci s'envenimèrent par la presse interposée. Cela finit selon l'usage de l'époque par un duel. C'était assez fréquent. Peu de temps auparavant MM. Lacanaud et Mallebay s'étaient déjà rencontrés.
-------Le 7 avril, les deux antagonistes se retrouvèrent, assistés de leurs témoins, MM.Gobel, conseiller général et Tedeschi, avocat a la Cour, pour M. Houbé et MM. Grégori et Lebailly pour M. Robert. Au signal donné*les deux combattants baissèrent leurs armes, une détonation se fit entendre et Paul Robert s'écroula, une balle dans l'abdomen.
-------Immédiatement examiné par le docteur, le blessé dont l'état semblait désespéré, fut transporté en automobile dans la clinique du Dr Stumpf. Il expira durant le trajet.
-------La levée du corps eut lieu le lendemain, rue Tirman, au domicile de M. Marel, beau-frère du défunt. Toutes les personnalités du département suivirent le cercueil jusqu'à la gare d'où il fut acheminé à Orléansville ".
Les obsèques furent suivies par toute la population de la cité et des villages environnants.
-------En sa mémoire, la ville lui éleva un monument qui orna la principale place, qui prit son nom. Un nouveau centre de colonisation venant d'être créé à Taougrit, dans le Dahra, entre Rabelais et le Guelta, à proximité de l'ancienne et très importante ville romaine de Kalaa, il fut décidé de lui donner le nom de Paul-Robert. Le village devint un important centre viticole avec son voisin Rabelais, et les deux autres centres, moins renommés du massif, Renault et Fromentin.
-------Son frère Joseph, recueillit ses six enfants. Un dernier garçon, portant à cinq sa progéniture, lui naquit, en 1912, il le prénomma Paul.
-------Celui-ci suivit le circuit habituel, Lycée Bugeaud à Alger puis, après un bref séjour à l'institut agricole de Maison-Carrée, il s'inscrivit à la faculté de droit. Passionné, comme le dit lui même* d'action corporative il devient bientôt secrétaire général de l'A.G. des étudiants en 1931 .La même année, le président sortant lui demande de prendre sa succession. Créateur de la célébre maison des Étudiants, avec bibliothèque, salles de travail et, innovation, restaurant universitaire, il sut faire aboutir ce vieux projet, et léguer aux générations suivantes d'étudiants Nord africains.
-------En 1932. un double malheur frappe la famille. Sa mère Marguerite est emportée par une grippe infectieuse et 11 jours plus tard sa soeur Alice succombe à une embolie.
-------Pour tenter de lui faire oublier ses malheurs, le Gouverneur Général, envoie Joseph en mission en Amérique, pour y étudier l'hydraulique agricole issue des grands barrages réservoirs. Paul, accepte à la demande paternelle de l'accompagner, comme interprète bénévole dans leur circuit au Canada et aux Etats-Unis, surtout en Californie.
A son retour il quitte Alger, s'installe à Paris, où il s'inscrit aux facultés de droit et de sciences politiques. Cinq années de labeur acharné, coupées par son service militaire, lui permettent de décrocher ses diplômes. Il entame la rédaction de sa thèse, quand la guerre éclate. Il devient chiffreur. Ses supérieurs appréciant ses qualités, le chargent d'élaborer un dictionnaire du chiffre.
-------Après l'armistice, il s'empresse de terminer sa thèse, à Alger, qui porte sur l'arboriculture fruitière, surtout agrumicole. Celle-ci terminée, il va la soutenir devant le jury, présidé par le Doyen de la Faculté de droit, lorsque, le 8 novembre 1942, remet tout en question
-------Remobilisé, il se retrouve dans sa spécialité, le chiffre et fait de fréquents voyages entre Londres et Alger. En 1945 rendu à la vie civile, il passe enfin sa thèse, avec félicitations. Mais, comme lui fait remarquer son président du jury le professeur Pirou, c'est plus une thèse de politique économique que d'économie politique.
Comme de nombreux jeunes confrontés aux dures réalités pratiques de la vie, il cherche un moment sa voie. Son père sollicité, refuse son offre de gérer une propriété agrumicole et le décide à s'occuper d'un placement familial, une librairie parisienne.
-------C'est au cours de vacances familiales, dans leur maison des Hautes-Alpes, qu'il a, plongé dans des lectures, une illumination. Il va créer un dictionnaire analogique et alphabétique de la langue française, ouvrage qui n'existe pas. Il veut parachever l'œuvre de Littré.
-------Il se rend vite compte de l'immensité de la tâche qu'il entreprend et comprend qu'il ne pourra mener son projet à terme tout seul. Peu à peu, il intéresse des professeurs, des linguistes, à son oeuvre et trouve des collaborateurs, constitue une équipe, disséminée dans toute la France, ce qui constitue un handicap pour les relations. Après des années de tâtonnements, de labeur acharné, parfois de remise en question, il est encouragé par des sommités littéraires, Georges Duhamel, André Maurois, etc. Sur les conseils d'André Billy il prépare des fascicules, Emile Henriot lui ayant promis de les présenter à la commission des prix de l'Académie Française.
-------Le 15juin 1950 il est couronné du prix Saintour. La presse Algérienne l'encense. Edmond Brua écrit dans le " Journal d'Alger" un article intitulé "la semence " faisant un parallèle sur la proximité de sa ville natale, Orléansville, du village de Littré à une cinquantaine de kilomètres à l'est et celui de Paul-Robert, environ à la même distance au nord ouest. Un journal parisien 'Samedi soir " proclamait : " C'est d'Algérie que nous viendra le nouveau Littré Dictionnaire le Robert ". Il décide de trouver des souscripteurs. Grâce au renom familial, il rencontre, d'abord dans sa région du Chéliff, puis dans toute l'Afrique du Nord* un écho très favorable, mais cela ne suffit pas. Il réalise son bien, l'héritage de sa mère, le complément est apporté par les siens et leurs relations.
-------Il s'installe tout d'abord au Maroc, à Casablanca où ses collaborateurs le rejoignent. Le premier tome sort en 1953, le second deux ans après. Dix mille souscripteurs ont soutenu le projet ! Mais les événements du Maroc l'obligent à transférer sa société à Paris, ce qui cause d'énormes problèmes (tous ses collaborateurs ne le suivant pas) et retarde la sortie du troisième tome qui ne voit le jour qu'en 1957. Il lui faudra encore de longues années d'efforts pour parachever son oeuvre en 1964. Nommé chevalier de la légion d'honneur en novembre 1959, il sera promu officier quelques années plus tard.
-------La société du nouveau Littré, dictionnaire le Robert, éditera par la suite en quatre tomes, un dictionnaire universel des noms propres, puis le petit Robert, devenu l'outil de travail incontournable de tout enfant scolarisé. Telle est la vie ! ainsi s'écrit l'histoire. La célébrité de l'oncle est oubliée, perdue dans les souvenirs de ces " énergumènes " que sont les Pieds-Noirs. Mais grâce au neveu le nom est devenu courant, indissociable du langage journalier et de la langue française.

(1) Fromentin Ben Tadjena, page 96
(2) en 1848 Orléansville 752 européens, Ténés 1800!
(3) cela prouve déjà le génie familial, savoir s'adjoindre le bon collaborateur dévoué, cela se perpétuera...(4) La ferme sur l'autre rive, un exploitation agricole fut créé
(6)Aventures et mésaventures d'un dictionnaire (Paul Robert)
(7) ainsi qu'à Madagascar et en lndochine

Luc Tricou,