Ghardaïa
vient d'avoir 900 ans (oct.1953)
|
| 29 Ko |
|
----------C ETTE année tombe le neuvième centenaire de la ville de Ghardaïa, fondée en 1053. D'autre part, il y a juste cent ans que le Mzab est entré dans l'orbite de la France, par la convention conclue en 1853, avec le maréchal Randon, après l'occupation de Laghouat, en 1852. Ces deux dates sont importantes pour l'histoire religieuse, culturelle, politique, économique de l'Algérie et du Sahara. LES ORIGINES DU SCHISME ET LA DOCTRINE IBADITE ----------C'EST
en 909 que tomba, sous les coups des Fatimides, le royaume ibadite de
Tihert-Tiaret. Les Fatimides, qui devaient peu après partir à
la conquête de l'Egypte, étaient des chiites alides ou pseudo-alides,
dont la doctrine essentielle était que l'imamat devait revenir
héréditairement aux descendants par le sang du Prophète,
de sa fille Fatima et de son gendre Ali, de ses petits-fils Hassan et
Hussein. Les ibadites, au contraire, étaient une branche des anciens
kharéjites qui estimaient que tout bon musulman, même un
esclave nègre, pouvait devenir calife et imam. Pour les premiers,
le salut venait de la reconnaissance de l'imam légitime qui n'a
de compte à rendre à personne. Pour les seconds, le souverain
ne conserve son autorité que dans la mesure où il est juste,
vertueux et applique exactement la Loi ; les croyants ont le droit et
le devoir de proclamer illégitime et déchu l'imam sorti
de la voie droite. En outre, ils rejetaient formellement la doctrine de
la justification par la foi sans les oeuvres, et certains allaient même
jusqu'à retirer à tout pécheur la qualité
de croyant. DE TIARET A SÉDRATA ET A L'OUED MZAB ----------LE royaume de Tihert-Tiaret
avait été fondé par un Persan, Ibn Rostem. Les imams
qui l'avaient gouverné avaient laissé une réputation
d'austérité et de justice. On raconte que l'un d'eux fut
surpris par des ambassadeurs en train de recrépir lui-même
la terrasse de sa maison. Le dernier fut Yakoub Ben El Aflah, qui réunit
les survivants du désastre et dirigea l'exode vers le sud. Il n'y
avait plus qu'à fuir au désert, comme les Hébreux
de Moïse, loin des pharaons et d'un monde pervers, pour y être
seuls avec Dieu. Les ibadites arrivèrent d'abord à Sédrata,
près de l'actuelle Ouargla, où des fouilles, dont les dernières
ont été faites en 1950-1952, par Mlle Van Berchem, ont révélé,
non seulement un groupe de bourgades ensevelies sous les sables et tout
un réseau de canaux d'irrigation, mais aussi de belles sculptures
sur timchent, plâtre local très solide.
L'ÉMIGRATION TEMPORAIRE DANS LES VILLES DU TELL ----------L'ÉMIGRATION
temporaire dans le Tell ne date pas d'hier. Elle doit remonter au XIVè
siècle. Déjà la population était surabondante,
d'autant qu'elle s'était grossie de réfugiés de Djerba
et du Djebel Nefoussa de Tripolitaine. Des conventions avaient été
signées entre les deys d'Alger et les Beni-Mzab. Les Mozabites
d'Alger formaient une corporation avec un amin et étaient spécialisés
dans les moulins, les boulangeries, les hammams. ---------Il y a des commerçants mozabites dans presque toutes les petites et grandes villes des trois départements algériens ; et il y a pour eux des cadis et mahakmas de rite ibadite à Alger, Cons-tantine et Mascara, depuis le décret du 29 décembre 1890. Mais jusqu'ici les Mozabites ne traversent pas ia mer et il ne doit pas y avoir beaucoup de représentants de Ghardaïa parmi les quelque trois cent mille Nord-Africains, Arabes et Kabyles, qui vivent en France et dont un certain nombre vienment des Territoires du Sud. ----------Grâce à
ce système, les villes et les palmeraies du Mzab peuvent vivre.
Les femmes ne doivent pas quitter le pays ; les hommes s'y marient pour
la plupart ; les enfants y naissent ; les ganouns coutumiers exigent le
retour périodique de l'émigrant ; les contrats de mariage
précisent souvent l'intervalle deux, trois, quatre ans même
dans certaines fractions. Mais ces longues absences qu'imposait naguère
la difficulté des voyages n'ont plus de raison d'être depuis
que le chemin de fer et le car ont mis Ghardaïa à dix-sept
heures d'Alger ; et rares sont les absents qui ne reviennent pas chaque
année. Par ailleurs, le parti réformiste moderniste, dont
le programme semble être d'assouplir des coutumes qui risqueraient
de se scléroser, en même temps que de réduire les
dis-tances à l'égard des autres musulmans, a commencé
à permettre l'émigration des femmes, véritable révolution
dont quelques-unes, à la vérité peu nombreuses, semble-t-il,
ont déjà profité, au grand scandale des traditionalistes. TRADITIONS ET COUTUMES ----------NOUS ne décrirons
pas une fois de plus le prestigieux site que les toiles de Bouviolle et
de nombreux artistes ont popularisé, la grande place du Marché,
non plus que l'architecture si caractéristique des mosquées
et des hauts minarets, l'étage-ment des villes aux rues en escargot,
les maisons singulièrement plus confortables ici que dans la plupart
des ksours sahariens. M. Marcel Mercier a magistralement analysé
tout cela dans son livre " La civilisation urbaine au Mzab ".
Nous ne nous promènerons pas parmi les saisissants cimetières
qui ont inspiré des pages harmonieuses à André Chevrillon
dans ses " Puritains du désert ". Nous nous contenterons
aujourd'hui de dire un mot de certaines fêtes et coutumes peu connues
et de grand style. LA DANSE DES HOMRIA ----------LES danseurs se
forment en deux lignes, serrés les uns contre les autres et se
mouvant à tous petits pas. Les deux lignes évoluent doucement,
un peu comme les aiguilles d'une montre, mais dans le sens contraire.
Les mains remuent, pointées en avant, comme distribuant des fluides,
ou, au contraire, appuyées à la poitrine quand les danseurs
reculent. Des bâtons sont tendus en avant, obliquement, tenus par
la main droite et soutenus à mi-hauteur par la main gauche. Parfois,
on les pointe comme des fusils en arrêt ; ou bien on en pose une
extrémité à terre. Le comique se mêle au mystique
: un pitre arrive, coiffé d'un dellou, l'outre de peau avec laquelle
on puise l'eau ; un autre porte une guerba et danse sur chaque jambe alternativement.
Mais des jeunes gens sont saisis par la jedba, l'attraction mystique ;
enivrés par les rythmes, il font mine de se précipiter dans
le feu, soigneusement surveillé par des gardiens. On leur passe
un chèche à la ceinture pour les maintenir et ils continuent
à danser l'ijdeb, penchés dans la direction de l'orchestre
et du marié toujours impassible, ployant les genoux, balançant
les bras et la tête, ou bien faisant le geste de planer comme un
oiseau aux ailes trop grandes qui s'efforce péniblement de s'arracher
à la terre et de prendre son vol. A S1DI-BENNOUR ----------AVEC moins de cérémonie, cette belle danse s'exécute dans d'autres fêtes. Je l'ai vue, par exemple, dans le massif de la Bouzaréa, à Sidi-Bennour, marabout fréquenté par les Mozabites et les Homria d'Alger. La blanche coupole posée sur un socle crénelé abrite les tombes de Sidi Bennour et de Sidi Saadi, sous un même tabou', catafalque couvert des habituelles soieries, très bien entretenues, aux barreaux duquel sont noués, très régulièrement, de nombreux chiffons votifs. Selon les uns, ce mystérieux Sidi Bennour, que les textes anciens orthographient Abou-En-Nour, le " père de la lumière ", serait venu du Djebel Nefoussa, de Tripolitaine, où les ibadites sont, nous l'avons vu, nombreux, et aurait été bien reçu à Alger par les seuls ibadites. Selon d'autres, sauvé d'un naufrage, il aurait été guidé par les génies marins qui auraient laissé son corps inanimé sur le rivage d'Alger. Un songe aurait révélé aux ibadites qu'il était de leur secte. Il est d'ailleurs vénéré aussi par les malékites, et l'oukila, la gardienne du sanctuaire, est elle-même malékite. Au printemps et à certaines fêtes, les Homria viennent passer la journée dans le bosquet voisin, mangent le couscous, font de la musique et dansent la tekcira. Le soir, ils se rendent en cortège au marabout, jouent du bendir dans la salle funéraire, recueillent dans un tambourin les offrandes pour le sanctuaire. Puis il redescendent vers Alger, par les virages qui dominent Notre-Dame d'Afrique, en groupe serré, toujours jouant et dansant, à petits pas, ceux de tête marchant à reculons, cependant que l'ombre s'étend sur la ville et que des nuages roses s'allument sur la montagne et la mer. Emile DERMENGHEM. ----------On pourra consulter, outre les ouvrages de MM. Mercier, Chevrillon, Mlle Goichon, cités dans le courant de cet article, notamment : Capot-Rey, Le Sahara français, 1953 ; Gouvion, Le Kharedjisme, monographie du Mzab, 1926 ; Hubert, Ghardaïa, 1949 ; Julien, Histoire de l'Afrique du Nord, 2è édit., II, 1952 ; Lespès, Quelques documents sur la corporation des Mozabites d'Alger, Revue Africaine, 1925 ; Masqueray, Formation des cités chez les populations sédentaires de l'Algérie, 1886, et traduction de la Chronique d'Abou Zakaria, I879 ; Mélia, Ghardaia 1930, Motvlinski, Chronique d'Ibn Saghir sur les imam rostémides de Taher, 14è congrès des Orientalistes,......
|