|
Qu'est-ce qu'un pied-noir ? Officiellement, c'est un étranger
qui a mis le pied ici en écrasant ceux qui y habitaient et
qui remet aujourd'hui le pied au pays pour ne rien écraser
à nouveau, sauf sa présence. Revenus au pays, les
pieds-noirs sont reconnaissables à leur manière de
se déplacer doucement comme les feuillages intelligents d'un
automne cérébral, de se promener sans bruit comme
des nuages piétons, de marcher avec respect comme sur des
tombes et de s'arrêter en silence devant ce qui reste d'eux-mêmes,
là où il ne reste que nous à leur place, pour
les regarder comme l'on regarde les livres en vitrine. Officiellement
donc, justice est faite : on va se soigner du colon chez eux et
eux reviennent se soigner de leur mémoire chez nous. La question
est : que se passera-t-il le jour où tous les pieds-noirs
seront vraiment morts ? Réponse : rien puisque biologique-ment
tous les anciens moudjahidin les auront rejoints. Officiellement,
il ne restera personne de vivant à l'intérieur du
problème franco-algérien sauf la Méditerranée.
La solution du problème du traité d'amitié
franco-algérien est peut-être là ou dans cette
direction inattendue : il faut en signer un avec chaque pied-noir
qui pose le pied au pays, au départ ou surtout au retour.
Et un autre avec chaque ancien moudjahidin algérien qui va
se soigner là-bas, à l'entrée de l'hôpital
ou surtout à la sortie. Techniquement, il ne restera du problème
franco-algérien, au fil du temps, que ceux qui veulent l'utiliser
et le revendre. Ceux qui l'ont vécu, n'ayant plus le temps
de le revivre mais seulement de s'en souvenir et ceux qui l'ont
subi, n'ayant plus que le souci de ne pas se faire oublier avec.
Aujourd'hui, les pieds-noirs sont des touristes qui jouent le jeu
de l'étonnement face à l'exotisme consenti d'un pays
pseudo-étranger : la terre, ils ne l'occupent pas mais elle
les occupe encore un peu. Slogan de l'époque ? La géographie
de l'Algérie est indépendante mais
pas son histoire puisqu'elle dépend de tous. Le premier regard
d'un pied-noir sur le pays, devant donc être un grand moment
qu'il faut saisir pour tout comprendre, sans rien dire. Non pas
pour le pied-noir, poliment enfermé dans l'univers de la
valise qu'il traîne depuis 62, mais pour le local national
qui doit y tirer le bilan exact de son propre reflet dans la réserve
de l'autre. Les pieds-noirs, lorsqu'ils revisitent le pays qui les
visite parfois la nuit, ne disent rien de l'Algérie d'autrefois
et pas un mot de l'Algérie qu'ils rencontrent aujourd'hui.
Tout est pourtant dans cette politesse intime. Ils savent ce que
nous savons : l'Algérie n'est ni le pays qu'ils ont voulu,
ni le pays que nous avons attendu. L' " Etranger " de
Camus est désormais un Algérien qui n'a pas de chagrin
lors de l'enterrement de sa mère, tue un passant et va au
café, faute de pouvoir aller à la plage.
|