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--------Le temps
passe, nos grands-pères et nos pères dorment parfois encore
sous cette terre d'Algérie qu'ils nous ont fait aimer. --------Nos
mémoires ont sans doute embelli leurs exploits, mais nous leur
devons d'avoir forgé nos caractères à l'enclume de
l'exigence et de la volonté. Nous n'étions ni plus forts
ni plus intelligents que d'autres. Autant qu'ailleurs cohabitaient courage
et paresse, grandeur et mesquinerie, richesse et pauvreté, pourtant
nous avons ensemble défriché, organisé un pays immense,
nous l'avons doté d'infrastructures modernes, nous l'avons construit,
fécondé, ouvre difficile, remarquable dont l'histoire, j'en
suis convaincu, nous créditera. Si nous avons pu le faire, c'est
qu'il y avait en nous une flamme, que nos valeurs étaient fortes,
agissantes, que nous suivions la trace de nos anciens. Que grâce
leur soit rendue !
--------Nous
avons vécu notre Far-West mais sans exterminer les Indiens. Au
contraire, nous avons instruit les populations musulmanes, nous avons
respecté leurs coutumes et les deux communautés, quoi qu'on
ait pu dire, vivaient enharmonie.
--------Ainsi
coulait la vie dans mon petit village des hauts plateaux près de
Constantine. Les Français d'origine européenne n'étaient
pas nombreux en pays Chaouïa mais nous dormions portes ouvertes !
Ce qui serait peu prudent ici. Il y avait bien un colon ou deux qui faisait
parfois "suer le burnous" mais moins qu'on ne le fait suer aux
Turcs dans certains ateliers parisiens. Ma mère, fontaine de générosité,
encourageait ses employés à voler des légumes dans
les champs où ils travaillaient dur pour les leur acheter. Je revois
ces ânes roués de coups, couverts de plaies et bruissants
de mouches, chargés de tomates, de salades et de dattes clandestines
et qui repartaient gavés d'eau fraîche avec de beaux pansements
neufs à la pointe des oreilles ! Les vieux des montagnes qui ont
survécu au socialisme en rient encore, j'en suis sûr, avec
émotion. A l'école, on comptait un petit Européen
pour 20 petits Arabes. Certains allaient à l'école coranique.
Il n'y avait pas de haine. L'institutrice était sévère
car elle savait qu'elle fabriquait des hommes. Elle exerçait son
beau métier avec amour et compétence et développait
en nous l'esprit civique et l'exigence morale, aujourd'hui étudiés
par les archéologues, et qui donnaient du sens aux actes et à
la vie sociale Il me souvient même qu'elle parlait de vertu. Vieille
maladie coloniale ! La barbe de monsieur le curé avait blanchi
en Chine où il avait passé trente ans. Il valait mieux ne
pas manquer la messe à cause d'un cuir de Shangaï qui bleuissait
les mollets. Je dois tant à ce prêtre héroïque
qui nous châtiait un peu parce qu'il nous aimait beaucoup, qui nous
enseignait nos devoirs ici-bas et entrouvrait nos cours d'enfants aux
splendeurs de la création. Le chant du muezzin, en haut du minaret
voisin, ne lui fut jamais hostile. Le tout-puissant ne lisait pas encore
la presse de gauche.
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------Tout a basculé
une nuit de novembre 1954. Attentats, nuits armées. Le camp militaire
à cent mètres de la maison et les superbes auto-mitrailleuses
où je grimpais.
------Le 20
août 1955 et son sillage d'horreurs, enfants déchiquetés,
tortures inouïes et la peur, la nuit venue dans la maison cadenassée.
Mon père chaque soir, revenait de Constantine, à 20 kilomètres,
pistolet à portée de la main, car souvent, à la sortie
d'un virage, la nuit crachait la mort. Quand à 20 h 00 il n'était
pas rentré, l'anxiété était insoutenable.
Nous alertions le commandant et une colonne blindée partait vers
l'inconnu. Le 7 Janvier 1956, il n'est pas revenu, il a perdu la vie,
avec deux autres hommes, sur 1e piton du Chettaba dans une plâtrière
où il avait été appelé dans l'après-midi.
Son corps collait à la boue rouge, criblé de balles, de
coups de poignard et démantelé par une barre à mine
Ma soeur avait douze ans et ma mère entrait dans une longue vie
de deuil. Le temps passe...
------13 mai
1958, le fameux "je vous ai compris" et les clameurs d'espoir
; puis le doute, l'amertume et la révolte. L'OAS, la clandestinité,
le maquis, la prison, j'y ai passé 4 ans. Ce voyage au bout de
la nuit, beaucoup de Pieds-Noirs y ont écorché leur vie.
Certains n'en sont pas revenus. Je pense à vous frères Harkis
abandonnés, recalés au concours des droits de l'homme. 100.000
d'entre vous, 150.000 peutêtre, égorgés, bouillis.
Et nos ministres qui se flattent d'avoir traîné les valises
de vos tortionnaires ! France ! profonde est ta blessure... II y avait
en 1962 plus de 200.000 supplétifs musulmans, volontaires armés
pour la France, quand le FLN rassemblait moins de 6.000 hommes dont un
tiers d'adolescents enrôlés de force. Mais notre destin se
jouait au Café de Flore ou ailleurs, à Saint-Germain- des-Près,
dans le confort, des idées toutes faites, ou fabriquées
pour détruire ceux qui n'offraient à la jeunesse de France
que l'hypnose d'un marxisme assassin, ceux qui s'étaient toujours
trompés mais qui croyaient savoir, ceux qui savaient mais ne disaient
rien, ceux là traçaient en terre d'Afrique et dans les coeurs
des sillons de sang. Que reste-t-il de leur société mythique
au nom de laquelle ils nous ont condamnés ?
------La plainte
froide des goulags, des milliers de cadavres et, parmi les vivants d'aujourd'hui,
de plus en plus, des hommes sans substance, comme sculptés par
Giacommeti, et les corridors vides des idéologies mortes.
France, ma France, réveille-toi.
Jacques CASANOVA.
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