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-----Parmi la communauté des "Pieds-Noirs",
parmi le million de ceux qu'on a osé appeler des "rapatriés"
comme si ces départements d'Algérie (français avant
Nice et la Savoie) étaient une terre étrangère, un
lieu d'expatriation - , une majorité, une grande majorité
a choisi hélas de "tourner la page" sur l'Algérie
et tout ce que nous y avons connu. Je n'ai évidemment pas qualité
pour porter un jugement moral sur ce choix.
-----Intellectuellement cependant il me paraît
assez naïf. Tout d'abord parce que tourner la page sur le destin
de son passé et de sa terre natale, c'est un peu s'ensevelir soimême
sans attendre l'heure de son inhumation. Et puis c'est naïf parce
que l'histoire n'a pas tourné la page : les tueurs et les bandes
du FLN, auxquels le gaullisme a remis le pouvoir en 1962, viennent maintenant
chez nous et c'est une Algérie misérable mais terriblement
vivante, forte de ses trente millions d'habitants, de sa jeunesse foisonnante,
qui nous arrive en masse et qui ouvre une nouvelle page, ô combien
plus terrible que celle que d'aucuns cherchent à tourner.
-----Parmi les hommes qui ont vécu
les dernières années de l'Algérie Française
et de la guerre d'Algérie - l'Algérie haineuse -, nombreux
sont ceux qui dès maintenant nous ont quittés et les moins
âgés de ceux qui restent sont déjà largement
quinquagénaires. Or ces témoins de la colonisation et de
l'agonie des départements français d'Algérie ont
une responsabilité écrasante. Ils sont les derniers à
posséder les souvenirs irrécusables des évènements
vécus, à bénéficier de la mémoire des
faits face à une formidable opération de désinformation.
Oui, nous sommes les derniers. Car même nos propres enfants et petitsenfants,
auxquels nous avons essayé parfois de faire part de notre expérience,
de nos souvenirs, de la réalité, n'auront plus, pour déceler
le mensonge et combattre la calomnie la mémoire personnelle qui
est le seul ancrage inébranlable.
-----Il n'est pas déplacé de
parler de formidable opération de désinformation. Il est
vrai que le phénomène n'a pas la même ampleur que
l'occupation réussie en Occident des monstruosités des régimes
soviétiques ou chinois, de leurs dizaines de millions de victimes
et de la désertification spirituelle qui en ont résulté
sur ces immenses empires. Mais la désinformation à laquelle
nous devons faire face au sujet de notre terre natale n'en est pas moins
remarquable par sa durée - une quarantaine d'années actuellement
- sa persistance et son redoublement présent près d'un demi-siècle
après les évènements. Elle est remarquable par le
triomphe quasiment absolu des "vérités à croire"
envahissant totalement les médias. Il s'agit de tous les médias,
télévision et radio en particulier (les chaînes nationales
spécialement), la production littéraire (romans, essais,
histoire, etc...) des grandes maisons d'édition, la quasi-totalité
des films, les manuels scolaires, etc... Par ailleurs tous les niveaux
de l'enseignement sont atteints, où des enseignants trop souvent
indignes ânonnent ce que leur ont martelé les médias.
Enfin, cette désinformation gangrène les propos du grand
public. Et ce triomphe du mensonge a quelque chose de stupéfiant
et d'effrayant quand on songe qu'il y a eu, au début des années
soixante, près d'un million de témoins déracinés
et jetés en France et que cette multitude a dû laisser parler
en son lieu et place les professionnels de la pseudo-histoire, de M. Courrière
à M. Vidal-Naquet et M. Stora, les promoteurs de l'Islam tolérant
et pacifique comme M. Berque, les universitaires comme M. Mandouze, les
personnalités (?) médiatiques comme M. Bedon, M.Daniel,
M. Roy, M. Elkabach, M. Moatti, et j'en passe parmi les quelques dizaines
de pseudo-témoins qui sont les seuls à être interwievés,
interrogés, sollicités et qui plastronnent, qui jugent,
qui condamnent, qui parfois mentent et calomnient depuis tant de décennies.
-----La terrible responsabilité qu'il
me semble que nous portons ne concerne pas que le passé, la qualité
de notre oeuvre colonisatrice, l'honneur de notre race. Elle porte bien
plus encore sur l'actualité et sur l'avenir prévisible de
la France, de ses habitants, et par conséquent de nos fils. Grâce
à l'enracinement parfois séculaire de nos familles dans
cette terre d'Algérie, grâce à notre expérience
de ce pays, de ses populations, de leurs mentalités, je n'hésite
pas à dire que nous devons être les mieux armés des
Français pour évaluer et comprendre les évènements
dramatiques que connaît la France de cette fin de siècle,
pour en apprécier la gravité, pour mesurer les conséquences
prévisibles de la politique du chien crevé au fil de l'eau,
menée avec une constance digne d'une meilleure cause, et enfin
pour définir ce qu'il faudrait faire avant qu'il ne soit trop tard.
L'expression de la vérité
qui s'effrite
-----C'est à ce dernier
carré des Français d'Algérie, ceux qui aiment toujours
leur terre natale, ceux qui ne tournent pas la page, ceux qui sont toujours
décidés à défendre la France, en France désormais
comme en Algérie jadis, que je m'adresse ici. Car cette sorte de
"camp des saints" est en danger de plus en plus manifeste. Trop
souvent en effet, même si les convictions profondes sont à
peu près inaltérées, le discours comme l'expression
écrite s'amolissent, la vérité même la plus
certaine ne s'exprime plus de façon aussi catégorique, aussi
tranchante. On constate, même chez les personnalités les
plus respectables, l'adoption de positions qui ne sont plus celles que
nous savons vraies. Le plus souvent, le propos compose, au moins dans
sa forme, avec le mensonge de l'idéologie triomphante. Mais, à
ce jeu, la désinformation étant de plus en plus totale,
les témoins de moins en moins nombreux, les faits d'histoire de
plus en plus occultés, la dérive de nos positions est un
phénomène qui ne peut aller qu'en s'aggravant et qui finira
par la déroute intellectuelle et spirituelle de ce camp des saints.
La pollution idéologique
-----A l'origine
de cette dérive, deux mécanismes jouent : l'un est surtout
intellectuel, l'autre surtout matériel. Le mécanisme intellectuel
consiste évidemment en une sorte de pollution de notre esprit,
de nos convictions, de nos souvenirs, par les opinions contraires hégémoniques,
généralisées, imaginées par l'intelligentsia
et admises et propagées par tous. Est-il facile de s'affirmer,
toujours et partout, formellement opposé à de prétendues
vérités aux
quelles chacun croit en France ? Est-il facile, dans le milieu professionnel,
avec des amis, à l'occasion de n'importe quelle conversation avec
des jeunes, voire avec ses descendants, de déclarer que l'émission
de la veille était mensongère, que tel film ou tel livre
à la mode et admiré par tous véhicule un message
pervers et diffamatoire ?Est-il facile - et souhaitable - de dire à
l'enfant que son professeur se trompe et que son livre d'histoire ment
? Mais, au-delà de cette immense difficulté à exprimer
le vrai, n'y a-t-il pas plus grave encore ? Ne finit-on pas, malgré
la fidélité de nos souvenirs et leur caractère irrécusable,
par douter devant cette unanimité bétonnée dans l'opinion
inverse et l'interprétation opposée ? Quelle que soit la
fermeté de caractère, ne risque-t-on pas à la longue
de craindre d'être le jouet de notre orgueil, d'être affecté
du délire de la persécution ou la victime d'illusions ?
Et puis est-il facile de rester toujours en dehors du troupeau, fusse
le troupeau des hommes... ?
-----Malheureusement, cette dérive
intellectuelle ne reste pas un phénomène individuel. Car
si les tout-puissants menteurs n'invitent pas au débat sur l'Algérie
les Français susceptibles de témoigner, par contre, malheureusement,
dans nos associations, il semble de plus en plus fréquent de voir
faire appel à des désinformateurs avérés.
Et cette politique folle s'abrite derrière des prétextes
du genre : "il faut laisser parler les intellectuels"... Ou
encore : "Je sais que Monsieur Untel profère des opinions
qui ne sont pas conformes à ce que nous savons, mais il faut être
objectif (sic)"... Ainsi, l'objectivité n'est plus la recherche
de la vérité sur le phénomène réduit
à l'objet et ainsi débarrassé de tous les sentiments
qui peuvent être portés par la subjectivité ; l'objectivité
devient le fait de donner simultanément la parole au témoin
et au désinformateur.
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-----Précisons
encore au sujet de la désinformation que cette entreprise - qui
est un des fondements de la guerre psychologique qui peut être menée
contre une nation, contre un peuple, contre une communauté - n'est
pas synonyme de mensonge. Il ne s'agit pas seulement d'un mot nouveau
pour dire la même chose, d'une cuistrerie de pédants ou de
spécialistes. On peut faire de la désinformation en ne disant
que des vérités. Il suffit de trier ces vérités
et d'occulter toutes les autres vérités même beaucoup
plus importantes mais qui ne vont pas dans le sens de ce que l'on entend
démontrer. L'effet global biaise totalement la réalité
d'une façon plus perverse et plus machiavélique que n'importe
quel mensonge. On peut ainsi parler de la colonisation en Algérie
ou de certains de ses aspects en écrivant certaines vérités
correspondant aux lacunes ou aux méfaits qui existent dans toutes
les réalisations humaines, à plus forte raison dans celles
de grande ampleur. C'est de la désinformation dans la mesure où
l'on occulte les vérités essentielles correspondant aux
immenses apports bénéfiques de la colonisation par rapport
à l'état antérieur ainsi que par rapport à
l'état postérieur. Il a suffi de biaiser sciemment le bilan
global pour que l'effet soit atteint.
Pression et chantage
de la nomenklatura
-----A cette
pollution des esprits, presque inévitable étant donné
l'idéologie hégémonique qui règne sur la France,
s'ajoutent des mécanismes plus bassement matériels. N'est-il
pas évident que, pour un historien, il est beaucoup plus difficile
de faire carrière si l'on s'en tient à la vérité
que si, hurlant avec les loups, on adopte, on commente, on illustre les
pseudo-vérités imposées depuis des décennies
par l'intelligentsia. Pour quiconque veut publier sur l'Algérie
de notre temps, sur la réalité des réalisations de
la France ou des évènements qui ont mis à mal nos
départements, n'existe-t-il pas une pression psychologique redoutable
? N'est-il pas évident que l'expression de la réalité
crue fermera à l'auteur toute possibilité auprès
des grandes maisons d'édition, toutes tenues au collier par les
lobbies que nous savons ? N'est-il pas évident que, faute de composer
non pas avec une autre approche des évènements mais avec
le mensonge - pour appeler les choses par leur nom -, il y aura bien des
difficultés à publier dans une revue autre que tout à
fait intimiste ? Qui ne céderait à la longue à cette
situation ? On connaît l'argument pervers mais combien puissant
: certes on ne peut pas tout dire mais mieux vaut faire passer un message
partiel que rien du tout.A ce train évidemment, au fil du temps,
le message est de plus en plus partiel et le discours tend à se
mouler sur celui imposé par l'intelligentsia.
-----Mais la pression ne s'exerce pas que
sur les auteurs et sur leurs publications. Même une association
qui se fixerait le plus vertueusement comme objectif la mémoire
et le rappel de notre culture est soumise à des nécessités
matérielles. Ses adhérents ne sauraient tenir leur assemblée
sous des ponts ou sur l'agora. Et, quand le local tant souhaité
pour le secrétariat est obtenu, ou quand une salle municipale est
mise à disposition pour la réunion des adhérents,
nous fera-t-on croire que nous ne risquons pas d'en être redevables
? Quand ces subventions, indispensables à toute activité
humaine, sont enfin obtenues de tel ou tel niveau des pouvoirs publics,
nous fera-t-on croire que nous n'avons pas une dette à l'égard
des hommes politiques qui en sont les dispensateurs ?
-----Récemment, lors de la réunion
d'un cercle d'une association que je ne citerai pas, l'adjoint au maire
de la municipalité qui avait mis la salle à notre disposition
s'est adressé à nous en préambule de la réunion.
Et nous avons pu entendre que "le contentieux
était en passe d'être réglé".
J'ai cru comprendre que, sous le prétexte de quelques nouvelles
promesses sur l'indemnisation des expatriés et du fait du règlement
de l'attribution du numéro 99 de certaines immatriculation INSEE,
nous allions enfin pouvoir tous tomber dans les bras les uns des autres.
Comme si ces problèmes - malgré leur indéniable importance
- n'étaient pas d'une parfaite insignifiance par rapport aux centaines
de milliers de morts de la guerre d'Algérie, par rapport à
la perte de nos départements français, par rapport aux désastres
de la solution finale. Par rapport au déshonneur dont on couvre
l'oeuvre de la France en Algérie. Et j'ai même entendu, au
cours de la même réunion, dans la bouche du même adjoint
au maire, au milieu d'une assistance médusée - mi-résignée,
mi-consternée - qu'à l'évidence la solution adoptée
par De Gaulle en 1962 était celle qui s'imposait... De tels propos
et la passivité dans laquelle ils sont tombés chez eux qui
par excellence auraient dû réagir, sont à vous faire
regretter de ne pas être de ceux qui ont "tourné la
page". C'est à se demander si nous représentons le
dernier carré des fidèles, de la mémoire, ou si nous
sommes les derniers des cocus qui, après avoir tout gobé
et tout subi depuis plus de quarante ans, venons en redemander aux gaullistes
actuels qui sont les continuateurs directs de la politique de duplicité,
de trahison et d'abandon...
Sauver son âme
-----Quand
j'allais à l'école communale de Saint-Eugène, je
passais quatre fois par jour devant le petit monument aux morts du Boulevard
Maréchal Foch, encastré dans le mur de soutènement
du cimetière principal de l'agglomaration algéroise. J'y
voyais tous les jours la double inscription : en
haut, "gloria victoribus" ; en bas, "vae victis".
Le "gloria victoribus" m'apparaissait aller de soi. Mais, enfant
que j'étais, l'imprécation du "malheur aux vaincus"
me paraissait bouleversante dans l'acharnement dont elle portait témoignage.
Ainsi, le malheur de la défaite, les sacrifices inutiles des morts
et les ruines infécondes, la tristesse des espoirs déçus
et perdus ne suffisaient pas aux dieux. Il fallait encore cette imprécation
qui perpétuait le malheur. Avec la solution finale qui a mis un
terme à la guerre d'Algérie, nous avons été
vaincus : malheur à nous. Avec près de quarante ans de désinformations
qui falsifient l'histoire, calomnient notre oeuvre, avilissent notre passé,
déshonorent notre peuple, nous avons été vaincus
: malheur à nous. Pour boire jusqu'à la lie, il manquait
un élément, le plus important sans doute : que la pensée
ambiante, mensongère, hégémonique, vienne s'infiltrer
dans nos consciences et souiller jusqu'à notre âme. C'est
le dernier combat. C'est l'épreuve ultime du malheur aux vaincus.
Il est impossible que nous démissionnions encore et que maintenant
nous laissions souiller jusqu'au sanctuaire de notre esprit. A cette ultime
défense, je veux rester fidèle jusqu'à mon dernier
souffle.
Georges Dillinger
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