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-----Une nuit de
décembre 1970 au Québec, assis au coin du feu, mes camarades
de promotion racontaient des histoires de leur coin de pays.
-----Comme
à l'habitude, je restais en retrait et silencieux, perdu dans mes
pensées envahi par la nostalgie de mon pays perdu. Depuis mon arrivée
au Québec, soucieux de "m'adapter" , j'évitais
de parler de l'Algérie, de notre souffrance et du déracinement.
Mais j'en étais profondément malheureux et honteux. Je pensais
que mes confrères ne comprendraient pas, prisonniers de leur propre
souffrance collective. Ignorants de notre lutte, pris dans leur désir
légitime de voir leur pays accéder à l'indépendance.
Ils avaient plutôt tendance à soutenir les fellaghas en portant
des jugements très durs et sans nuances, à l'encontre de
la colonisation et de ses artisans... Certains avaient même tendance
à faire des parallèles avec le F.L.N. Surtout depuis le
trop fameux cri de "vive le Québec libre" de "notre
cher De Gaulle" qui semblait me poursuivre et me nuire jusqu'en terre
d'Amérique où je me sentais relativement à l'abri.
-----Soudain
André et Sylvain me disent, comme d'habitude pour me taquiner,
car ils pensaient qu'encore une fois, je répondrais par la négative.
-----"Eh
! L'Africain t'as rien à conter ?". "Pas
africain, mais pieds-noirs, je l'ai répété plus de
cent fois, dis-je agressivement, les pieds-noirs, les Français
d'Algérie oui, les bâtisseurs de pays". Ce
soir-là les larmes me montaient aux yeux, il me fallait parler,
raconter sous peine de me perdre définitivement.
-----Vous
voulez vraiment entendre parler de mon pays, de la terre de mes ancêtres,
construite en suant sang et eau. Ma voix était déjà
étranglée, pleine d'émotions et d'espoirs déçus.
-----"Eh
bien oui, essaie de nous convaincre, dirent-ils ironiquement l...".
-----"Alors,
comme vous, je vais commencer par une histoire vécue. Vous nous
reprochez, vous et les patos, les soi-disant ratonnades, vous allez en
entendre une, mais dans le contexte de l'époque. Voilà maintenant
plus de dix ans, par une journée radieuse de printemps, une famille
pieds-noirs d'origine grecque se faisait brûler, rôtir dans
leur voiture par un groupe de manifestants pro-FLN dans un quartier périphérique
d'Oran, ma ville natale. On raconte que, malgré les cris de souffrance
et les appels au secours des occupants de la voiture, on dansait autour,
comme s'il s'agissait d'un feu de joie. Les femmes poussaient leur fameux
youyous. Chaque fois que je les entends, j'ai encore la chair de poule
et l'envie de crier, de faire mal, me prend, le souvenir de cette famille
brûlée vive à l'intérieur de leur voiture me
revient douloureusement à la mémoire, mais je ne veux pas
oublier.
-----Il y
avait cinq personnes, deux adultes et trois enfants. Si c'est cela la
guerre de libération d'un peuple, moi je refuse d'être libéré,
ni d'appartenir à ce peuple d'assassins. Un long silence enveloppait
la pièce où seul le feu grésillait, comme un fond
sonore, rappel de cette horrible tragédie, un massacre de victimes
innocentes. En ville la colère grondait, au coin de chaque rue,
dans chaque bistrot, au moment de la sacro-sainte heure de la kémia,
l'indignation était à son comble. Bien sûr, aucun
écho de ce massacre aux informations nationales, des morts piedsnoirs
même horriblement et atrocement brûlés vifs, cela avait
peu d'importance et n'intéressait pas nos compatriotes de métropole.
Les morts n'ont pas le même poids devant l'histoire, nous dit-on.
Et je racontai l'attentat de l'OAS contre Malraux membre du gouvernement
De Gaulle, proFLN suivi de la campagne médiatique de salissage
contre les Pieds-Noirs et l'OAS. Tout simplement parce qu'une petite fille
avait été légèrement blessée à
l'oeil. Les journaux faisaient croire faussement à la population
qu'elle allait perdre un oeil. C'était l'hystérie collective
en France. Il y avait une différence de fond et de genre entre
une mise au bûcher publique voulue et orchestrée par le FLN
et une blessée légère et par inadvertance.
------Mais revenons au massacre de cette
famille. Des funérailles furent organisées auxquelles la
population se joignit massivement dans le calme, la dignité et
la douleur silencieuse.
------Paisiblement des hommes, des femmes
de tous âges, des adolescents de toutes catégories sociales
ont défilé devant les cercueils de ces martyrs innocents.
Les uns pleurant, les autres serrant les poings. Un sentiment d'impuissance
envahissait plusieurs.
------Ils ne savaient pas que l'OAS allait
apporter, bientôt, l'espoir de rester dans ce pays et que le putsch
se préparait en secret. La cérémonie terminée
la foule se disperse et redescend vers la ville. Il faut que je vous dise,
que le cimetière multi-confessionnel (catholique, protestant et
juif) de Tamasouhet jouxtait les quartiers périphériques
musulmans.
------De jeunes Pieds-Noirs étaient
excédés de ces meurtres quotidiens d'innocents. Certaines
semaines le FLN abattait systématiquement en début de journée
tous les facteurs qu'il pouvait. Ceci n'est qu'un petit exemple de leur
cruauté et de leur imagination bestiale et sanguinaire, dis-je
à mes confrères horrifiés, on ne savait pas, murmuraient
certains... Ah ! la belle excuse, j'étais hors de moi refusant
les remords tardifs.
------Ces adolescents exaltés se montèrent
la tête et voulurent se mettre à rosser les musulmans au
hasard.
------Très rapidement, d'autres citoyens,
nous informent de la situation. Alors, très vite, des patriotes,
comme l'écrivit le lendemain l'Echo d'Oran de l'époque :
"Tassou Georgopoulos, Jo Sebban, Guy Personnier,
Jean-Paul Martinez et Charles Daudet (mort assassiné à Constantine
après avoir été horriblement torturé et mutilé
par les barbouzes) sillonnèrent la ville à la défense
de nos frères musulmans innocents eux aussi".
------Les jeunes Pieds-Noirs que nous tentions
d'arrêter, nous disent : "vos innocents sont, peuvent être,
ceux qui ont fait flamber la famille Quiricos". A chaque fois, nous
expliquons que l'Algérie française est fraternelle et multiculturelle
et que chacun doit y avoir sa place, catholiques, musulmans, juifs et
protestants. Courageusement, ces futurs chefs de l'OAS ont parlementé
inlassablement avec des manifestants hostiles nous traitant souvent de
fellaghas. Une femme se jeta sur mon ami Personnier et le gifla en le
traitant de communiste.
------Plus tard, près de la gare des
jeunes stoppent un autobus pour faire sortir les musulmans qui s'y trouvent.
Voyant cela, Tassou Georgopoulos et moi-même, faisant rempart de
nos corps, nous empêchâmes une tuerie.
------Ces actes de courage et d'amour fraternel
se sont répétés ainsi toute la journée. Des
citoyens anonymes qui sauvent ainsi de nombreuses vies humaines, fiers
comme nous d'être de ce peuple pieds-noirs. Alors quand on colporte
des ragots sur l'OAS en disant que nous organisions des ratonnades, je
m'inscris en faux, nous avons d'autres faits d'armes plus glorieux à
notre actif. Les musulmans exécutés par l'OAS étaient
pour majorité des tueurs du FLN.
------Cette histoire, il faut la raconter
souvent car elle montre bien ce que nous sommes, nous les Pieds-Noirs.
Et surtout, que nous ne devons pas avoir honte de l'OAS, notre armée.
------Un long silence suivit la fin de mon récit. Puis,
un à un mes confrères se lèvent, certains me serrent
dans leurs bras, l'émotion est palpable. Les Québécois
sont avares de gestes d'affection surtout entre hommes, ils apprendront,
je leur apprendrai la fraternité à la façon pieds-noirs.
Enfin je suis redevenu moi-même, le fils de ma terre, de mon peuple
un instant oublié en apparence. "Jamais
plus, nous n'ironiserons sur le drame des Pieds-Noirs me dirent-ils."
------Alors la nuit fut longue, blanche et
arrosée de "shots" de whisky. Ils connurent les noms
de Jouhaud, Salan, Degueldre, Daudet, Tabarot, Georgopoulos, Toulouse,
Jésus, Nanny, Blondin et les autres... Ils en surent plus sur l'OAS-Oran
que la plupart des Algérois qui pensent que l'Algérie française,
c'était Alger. Ils comprirent que le Québec français
libre et l'Algérie française étaient des terres dont
les deux peuples avec une patrie commune la France étaient tous
fils de pionniers.
------Depuis, en toutes circonstances, je
ne cache pas mon identité, ni ma participation au combat de l'OAS
pour la défense de l'Algérie française. Le temps
de la honte est révolue. Ce n'est peutêtre pas un conte,
mais c'est certainement une histoire bien de chez nous et à notre
mesure.
Jean-Paul Martinez
Université de Montréal
Québec-Canada
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