|
------Ce
mot fusa dès que la presse s'intéressa à nous(1)'.
Recevant en cadeau ce méchant quolibet, sorti l'on ne sait d'où,
nous l'avons supporté, faute d'avoir trouvé notre emblème
national en ce pays radieux qui vit naître nos pères, souvent
même nos aïeux !
------Après
l'avalanche de coups d'où nous sortions, coups arabes, coups
français, en pleine révolution, groggy comme un boxeur
relevé du K.O, nous n'avions d'autre choix que résignation
!
------Il
faut dire que nous n'étions pas en odeur de sainteté.
Le Pouvoir avait préparé le terrain aux anciens libérateurs
des Armées d'Afrique !(2) Ses sbires avaient pour ordre de "bouffer
du Pieds-Noirs". Cela passait mieux que tuer du Français
(d'Algérie)... Après les exécuteurs de hautes oeuvres
dits barbouzes, les centres de torture d'Hussein-Dey et d'ailleurs (pour
PiedsNoirs ceux-là, mis au point aussi par les gouvernementaux
et non la population), les fusillades et tueries d'enfants sortis sur
leur balcon, échappant à leur mère, insouciants
du couvre-feu diurne. A cette Saint-Barthélémy, il manquait
l'estocade de l'arrivée.
------Hurlant
avec les loups selon leur habitude, les médias ne pouvaient en
s'agissant de Nous, qu'utiliser un terme générique disponible,
dans la couleur du temps, noir et ironique. Fallait-il qu'à ce
moment l'on se garde d'être bienveillant ! Il faut au moins les
renier, avant de tuer ses enfants.
------Dans
le contexte d'époque l'expression "Pieds-Noirs" ne
voulait rien dire(3)",en ce qui nous concerne... On a tenté
de lui donner du sens en l'attribuant aux Arabes, qui nous auraient
nommés ainsi en évoquant les chaussures noires des
soldats de l'Armée Bugeaud ? La pilule est passée,
noyée dans la débâcle de gens qui avaient d'autres
sujets de réflexion ! Nous attendons toujours qu'un chercheur
ou un arabisant nous apporte la ou les sources attestant qu'elle était
connue et utilisée, du moment de la conquête jusqu'aux
"évènements", cette version "chaussures
des premiers soldats".
------Pour
désarticuler cette expression "Pieds-Noirs", inconnue
jusque là de la communauté. algérienne de toutes
origines, commençons par en séparer les deux éléments.
------Pied
: l'on connaît bien sûr, "travailler
comme un pied, être bête comme ses pieds",
mais encore ?
------En
quatre pages et demie, Littré nous propose, évoquant l'état
d'une personne : "être sur un grand
pied, sur un bon pied, avoir un certain pied, se mettre sur un tel pied
avec quelqu'un" etc...
------Noir
: Quant à lui, ne prend que deux pages du même dictionnaire,
bourré de négatif comme "crasseux,
méchant, mauvais, qui fait frissonner, funeste, qui excite une
sorte de terreur".
Pieds... et... noirs de surcroît ! Il y a redondance, dans le
négatif !
------Nous
avons donc l'état, le genre mauvais, méchant, crasseux,
effrayant ! Exagération dans la perfidie.
------Toujours
dans le même ouvrage, le substantif "Pied-Bleu" : "Conscrit
portant encore les guêtres bleues du paysan, (Larchey)".
------C'est
certainement là que le premier journaliste a trouvé, en
partie, l'idée de son sarcasme, dénué ici de toute
interprétation
favorable, concernant déjà le membre inférieur.
Nous trouverons plus loin, son autre
repère et l'expliciterons...
------Ce
choix n'est en tout cas qu'une hypocrisie, très mal perçue
par ses destinataires,une courbette au régime, un manque de gentillesse
envers des compatriotes malheureux ! On aurait pu nous trouver, après
ce désastre, un nom neutre ou plus généreux, qui
se rapporte à nous, peu ou prou.
------Les
Fritz, les Bronzés, les Ch'timis, les
Bougnats, les Noirs, les jaunes, les Peaux
Rouges, les Pygmées sont des surnoms qui
veulent dire quelque chose et leurs victimes pourraient s'y reconnaître.
"Pieds-Noirs" nous ? Pourquoi ? Que va-t-on chercher là
? Combien de ces braves gens naïfs se sont déchaussés
pour montrer leurs pieds blancs !
------Quand
le vent a tourné, quand notre Algérie conquise sur sables
et marais, n'est plus la Côte d'Azur pour les désargentés,
quand les impressionnistes ont rempli leur palette de mer bleue, de
palmiers, de soleil, de moukères nu-tête... nous n'étions
plus bons qu'à jeter aux orties, au ghetto des sans-race, comme
des pestiférés. Seuls nos étrangers utilisaient
ce nom, détesté par celui qui le recevait. D'anciens Français
de France, depuis plus de 40 ans chez nous, fuyaient notre contact de
peur d'être gangrenés. Un juif d'Algérie, oubliant
dans sa peur sa francisation de 1870, s'est défendu aussi "Nous
étions ici avant vous, nous ne sommes pas des "Pieds-Noirs".
Ceux qui étaient partis avant la tourmente, osant renier leur
race, source "d'em..bêtements", affirment sans complexe
: "Nous étions en France avant
les évènements", ou encore "Nous
sommes ici depuis longtemps",
comptant ainsi s'exclure de la condition "Pieds-Noirs", dégradante
à leurs yeux ?
------Amplifiant
la césure cherchée du terroriste, le système coupe
en deux l'ensemblealgérianiste. Les amis de la veille deviennent
ennemis, écartent l'étoile jaune des nouveaux condamnés.
Quelles conditions donc, fallait-il remplir, pour mériter cette
punition ? Ainsi dans une famille, l'un des
fils est "Pieds-Noirs" et l'autre ne l'est pas, suivant qu'il
soit né ici ou là-bas ? Une règle informelle nous
contamine ou pas et "baudets" de la fable, on nous montre
du doigt !
------Fallait-il
être de ceux qui souffrent le martyre, ont été torturés,
entassés en bateau ? Dans un commun accord, Fellouzes, Barbouzes,
Français ont bouffé du "PiedsNoirs", Dieu triera
les siens, la France non... Quelle marque uniforme aurions-nous portée,
en ce pays sans nation, vacant depuis les Romains, qui en avaient fait
"la plus riche contrée agricole de l'Occident". Désertifiée
par les moutons et les chameaux de Maures nomades, cette contrée
ne servait que de base portuaire pour les pirates Turco-Barbaresques.
Les Basques, les Bretons avaient trouvé la leur, plus près
de nous les Corses ont choisi "une tête de Maure aux yeux
bandés" très significative du sort qu'ils réservaient
aux envahisseurs africains.
------Les
Européens naturalisés automatiquement depuis 1889, insatisfaits
des incertitudes de la France quant à leur avenir, étaient
tentés par une séparation, envisageant même une
Sécession(4) de la part des Latins en général,
Italiens et Espagnols ; tandis que les Autochtones, abandonnés
par les Turcs, renonçaient dès 1900 à l'espoir
d'un "mahdi", sorte de Messie qui les prendrait en charge.
Quelques Chefs de tribu essayaient ça et là, puis Ferhat
Abbas, député franco-algérianno-arabe, demandait,
pour ses coreligionnaires, l'intégration complète dans
la nationalité française, puis depuis le refus vers 1930,
songeait à une nation algérienne, non sans avoir déclaré
: "J'ai cherché l'Algérie (5) dans les cimetières,
je ne l'ai jamais trouvée (6)".
------L'administration
a choisi, pour désigner les Français d'Indochine, de Syrie,
de Tunisie et du Maroc, le terme de Rapatriés d'Outremer. C'était
acceptable parce que ces malheureuses personnes déplacées
venaient d'un Ailleurs où notre présence n'était
que provisoire.
------Pour
l'Algérie c'était différent.
Successivement les gouvernements avaient
déclaré solennellement qu'elle faisait partie intégrante
de la France. Administrativement elle était composée de
départements français. Les habitants possédaient
tous la nationalité française et le droit de vote (In
extremis lorsqu'il était trop tard)... La France devait être
indivisible de Dunkerque à Tamanrasset !
------Abstraitement
: pour tous ces Français
(d'origine ou d'adoption) la Patrie était indubitablement la
FRANCE. Ce mythe, entretenu par nos éducateurs, est exacerbé
par le fait qu'il est lointain, inaccessible. Pour ces petites gens
constituant la majorité de la population, les Français
de France représentent la race supérieure, ceux qu'on
trouve le plus souvent dans l'encadrement, l'école, l'armée,
l'administration ou l'entreprise importante. Le français parle
avec l'accent et se moque de notre pataouète, on parle d'égalité
au moment des guerres européennes. Le casque militaire va aussi
bien aux chéchias, aux casquettes qu'au béret franchouillard.
Parce qu'appartenant à un peuple cosmopolite, comme tous les
polyglottes, nous avons inventé un jargon, le sabir, où
chacun a conservé ses expressions idiomatiques.
------Concrètement
: la Patrie c'est surtout la nation, le Pays auquel on a le sentiment
d'appartenir, là, où nous sommes nés, où
sont enterrés nos parents, où vit notre famille, où
on se sent chez soi ! Le "Droit du sol" n'a pas été
invoqué pour nous, le racisme à rebours existant déjà...
A la fin de la "guerre", pour laisser place nette aux nouveaux
Algériens, ces Européens d'Algérie sont expulsés,
par l'alliance du pouvoir français avec le FLN, dans une débâcle
qui n'a rien à envier à celle de 1940 en France devant
les Allemands. "Gardez-moi de mes amis,
mes ennemis je m'en charge..."
------Rapatriés
dans un pays jamais vu, où ils ne connaissent personne pour la
plupart, ils sont désorientés, abasourdis, sonnés,
déchirés, aucun mot ne suffirait pour expliquer leur désarroi...
Toute attitude hostile, vexation gratuite glisse sur leur sensibilité
émoussée... Nous en sommes retombés aux besoins
primaires de la survie : besoin de nourriture, besoin d'un abri, besoin
de sécurité, de regrouper ses Parents, ses Amis, de reconstituer
le cercle grégaire entre rescapés, échoués
sur une terre inconnue... Nous aurions aimé trouver aussi des
comités de soutien, des élans humanitaires en notre faveur,
des défenseurs des droits de l'Européen trahi. A part
quelques exceptions de cercles reconnaissants, c'était le mur
glacial, l'indifférence et même le mépris... Alors
que nous l'avions pratiqué en 40, l'accueil chez l'habitant est
resté lettre morte. D'autres français d'Algérie
handicapés par leur illettrisme et méconnaissance de la
langue, découvrant ici la Ségrégation, vivent encore
dans des camps au bout de trente années, coupés de leurs
racines, des Français méprisés, parqués
en territoires assignés comme le furent les Indiens !
------Le
mot rapatrié fait ricaner. Rats pas triés veut dire quelque
chose, pour ces gens qui connaissaient bien ce petit mammifère,
très prolifique au pays. Triés ou pas, quelle humiliation,
Pieds-Noirs et Rats ? Le top... La tendance n'est pas à l'estime
réciproque. Chacun reproche à l'autre d'avoir, durant
sa guerre, fait payer l'eau à ses soldats ! Confrontation de
préjugés ! Tacitement, le mot "rapatrié"
devient caduc.
------Les
médias récupèrent la boutade que leur confrère,
prédisposé déjà par les "Pieds-Bleus",
a piquée dans le jargon rivé de la marine. Le sobriquet
"Pieds-Noirs" est lancé, pour moquer plutôt que
flatter. Il ira loin ! Son découvreur aurait dû demander
des droits d'auteur. Il faut de l'insidieux dans la vague gaullienne,
noircir les gens pour mieux les démolir, apaiser ses rancunes
et régler ses comptes personnels au nom de l'intérêt
national. La sape est l'outil le plus approprié.
------"Pieds-Noirs"
tombait bien : vacherie gratuite vide de sens comme une insulte, sauf,
s'il en restait, pour certains marins français du début
de siècle. Calembour à visée dégradante
décerné en nom de baptême à une Communauté,
anonyme depuis 130 années, rendue suspecte par le régime
qu'elle a favorisé, regard soupçonneux sur ces locques
humaines qui détalaient daredare, la mort aux trousses ! Ils
ne sont pas comme Nous ces Gens-là! ... Ce ne sont pas des Français,Y
sont bizarres,Y parlent pas comme nous ! Ils ont pris nos petits pour
leur guerre ! Ils voulaient débarquer à Paris avec les
paras ! Ils ont massacré les pauvres Arabes... On dit qu'ils
ont les pieds-noirs... etc.
------Ces
litanies puériles, dans un climat propice deviennent rumeur qui
durera plus que nous
Revenons à
nos Pieds
------Les
relations avec l'Afrique du Nord s'effectuaient, depuis la conquête,
à l'aide de voiliers jusqu'à la fin du siècle.
A l'avènement des machines à vapeur, la navigation se
mit au goût du jour. A l'époque les Bretons, de vrais gens
de mer dans un pays de terriens, forment encore la majorité des
marins. La Méditerranée à la voile, quelle sinécure
; surtout lorsqu'on a connu les frimas de l'Atlantique nord ! Ici, le
climat magnifique remet du baume au coeur à ces matafs du grand
large. Les manoeuvres se font au grand air, les gabiers ahanent leurs
chants marins "Hardi les gars, vire au gindeau.." accompagnant
le fasseyage des voiles, sur les eaux turquoises de la Belle Bleue,
débarrassées des "TurcoBarbaresques"...
------Dès
la fin du siècle, vers 1896, les puissants cuirassés :
Charlemagne, Bouvet, Gaulois, sont propulsés à la vapeur,
bien qu'en 1907 certains navires ont encore la possibilité de
hisser des voiles en soutien de leurs 18000 chevaux (vapeur)... Dans
ces bâtiments de construction métallique, les chaudières
transforment les fonds en fournaise. Le soleil méditerranéen
en rajoute... Entrant dans la danse, les munitions stcckées dans
les soutes explosent spontanément, la poussière de charbon
n'est pas étrangère à ces déflagrations
?
------Plusieurs
de ces navires, subissent des explosions terribles, parmi lesquels le
Iéna en mars 1907 et le Liberté à Toulon en 1911,
provoquant des centaines de blessés ainsi que plus de deux cents
décès ; ces dernières victimes sont enterrées,
dans un émoi national, en présence du Président
de la République ?(7)
------Nos
marins, Bretons et autres continentaux, sont déstabilisés.
Ils ne supportent plus ces conditions de vie ! Habitués à
endurer en mer l'humidité et le froid, "c'est l'Enfer ici"
réclament-ils... "S'il faut ajouter
le risque d'une mort certaine, brûlés vifs dans un cercueil
d'acier, je préfère le gibet au mât de misaine",
rouspètent les gueulards !
------Le
temps passe et la situation ne va qu'en empirant. Les marins désertent
à cause de la chaleur.
------Le
problème est grave. La population française, désaxée
en ce début de siècle par un climat social désastreux,
fortement émue par ces catastrophes marines, est prête
pour une guerre civile. En ce début du siècle la France
est en ébullition, le climat est la révolte. C'est l'effervescence
politique et les affrontements sanglants : grève des mineurs
à la suite des catastrophes de Courrières, grève
des postiers, soulèvement du Languedoc viticole, grève
des cheminots attisant une crise de syndicalisme. Clémenceau
affronte Jaurès et Guesde, tandis que les révolutionnaires
Griffuelhes et Pouget recréent la CGT Puis c'est l'horrible guerre
mondiale, volcan éjecteur de la surpression européenne
!
Les soldats réagissent. Ils ne veulent plus mourir pour rien.
L'embrasement de l'armée de terre échauffe aussi l'esprit
des marins. Rien ne va plus, en cette année 1917 ! La mutinerie
générale dans la flotte méditerranéenne
menace de plus en plus. Affolée, la hiérarchie marine
doit réagir, en évitant l'affrontement avec la base. Pétain
n'est pas marin, pour arranger les choses comme au Chemin des Dames,
et calmer les révoltés, (dans la fange des tranchées,
les Noirs aussi refusent de marcher parce qu'ils ont trop froid). Et
tous, "unis comme au front" diront les anciens combattants,
ils
retournent au combat et nous donnent la victoire. (Il n'empêche
que 40.000 mutins sont fusillés, pour l'exemple, par d'autres
Français pour avoir réclamé contre des traitements
inacceptables, et jamais réhabilités !)
------La
Marine trouve donc une solution, à très bon compte
------Il
y a dans les équipages de bateaux des hommes nés en Afrique
du Nord, Européens ou Africains, tous Français pour la
guerre, habitués aux températures excessives, qui voient
là une occasion de gagner leur reconnaissance de Français,
pas entièrement à part ... Amalgame de tempéraments
d'aventuriers, fondus au "melting pot" du creuset algérien,
ils sont fiers de travailler dans les cales, sueurs de burnous mêlées
du Chrétien, de l'Arabe et du Juif, papotant pataouète,
pas encore atteints par les idées marxistes de ce temps tandis
que les autres refusent ou tirent au flanc(8) pour échapper à
ce boulot de dingues. Briseurs de grève diraient certains ? Non...
trop heureux ! Patriotes ? même pas... En ce temps-là,
la Flotte française doit être présente partout,
de Tanger aux Dardanelles, de Tananarive à Saigon... Par bravade,
alors ? un peu... ou tout simplement parce que ces gens-là, habitués
à la vie dure, font ce qu'il faut... sans état d'âme
politico-philosophique. "Marche ou Crève" dit la Légion,
re-formée ici en 1831, à ce régime austère...
Marchons, marchons, dit aussi l'hymne qu'on leur a appris.
------Il
faut se reporter à l'ambiance de l'époque. La réalité,
aujourd'hui oubliée, c'est que ces Hommes de chez Nous ont tranché
le noeud gordien, sans quoi la Flotte française allait droit
à son "Cuirassé Potemkine". Le pays embrasé,
les explosions ne se produisent pas que sur les navires. Le mouvement
révolutionnaire enflamme toute l'Europe belligérante,
si la Marine lâche c'est la guerre civile, la révolution
européenne et, dans un élan suprême, les soldats
de tous les pays s'uniront avec les Bolcheviques...
------Ces
quelques échantillons d'hommes, dif férents du lot, sont
reconnus, comme une toute petite entité aux caractères
très spécifiques (petite certes mais réelle), habitués
au "marche ou crève".
|
|
Il ne lui manque qu'un
nom
------Le
charbon est entassé en vrac dans les soutes et chaleur aidant,
il est plus commode d'y travailler pieds nus. Il peut bien aussi, en bon
pulvérulent, faire ses coups d'éclat qu'on appelle le grisou,
bien connu des "Gueules noires". Ces marins du charbon, aux
pieds nus toujours noirs, sont pour leurs officiers les Pieds-Noirs".
A l'extérieur, sur le pont, s'activent des "Patos"(9)
chargés de l'entretien des canons, avec un écouvillon graisseux.
Ceux-là sont les bouchons gras".
------Ces
arguments me viennent de mon père, engagé dans la Royale,
durant cette guerre de 14-18, (la Marine Nationale de la République
n'a pas de tendance monarchiste mais son Ministère siège
à la Rue Royale).
------L'une
de ses photos,(10) de 1917 (note
du webmaste rpas reproduite ici), représente des marins
sous les canons, au premier rang Charles, ("mon père, ce héros
au sourire si doux",disait Victor Hugo) assis pieds nus, pantalon
retroussé, calotte effrontée sur le côté, encadrés
par des camarades de la cale et derrière eux, chaussés et
debouts, d'autres marins tiennent droit comme une hallebarde un écouvillon
poisseux, prêts à graisser les tubes lanceurs de mort.
------Au bas
de cette photo une mention manuscrite (11)"1917- Pieds-Noirs et Bouchons
Gras- 1917"
------Résumons
: Dès le début du siècle, les marins français
de France sont inaptes au nouveau travail dans les soutes à charbon
des navires de guerre.
------Des
marins français nés en Algérie assument ces "Conditions
extrêmes", épargnant ainsi à notre Marine Nationale
et vraisemblablement au pays les plus forts désagréments
!
------Les
chefs surnomment ces hommes exceptionnels : "les Pieds-Noirs".
Notre communauté "Néo-Algérienne" n'a pas
de nom !
------Vers
1958, les médias choisissent pour en parler le terme, inconnu et
franco-français "Pieds-Noirs". Tout le monde nous rejette,
haro sur le baudet, pour avoir redonné vie à une Algérie
perdue depuis mille années... nous faisant porter le chapeau pour
des actes que d'autres ont commis. ------Quel
ouvrier, quel cultivateur, instituteur ou médecin, fonctionnaire
ou chercheur, d'où qu'il soit, peut-il avoir autant de tares ?
Et si les militaires ont fauté, n'est-ce pas sur ordre des Gouvernements
élus par les Français ?
------Ici
et maintenant la question est de savoir quel nom transmettre à
la postérité et pourquoi?
L'identité de notre communauté cosmopolite était
liée à la diversité de ses origines depuis le début
de la colonisation. Les Européens d'Algérie se désignent
euxmêmes volontiers comme "Algériens". Terme devenu
caduc en 1962, pour ne représenter que les colonisateurs précédents,
les Arabes. Le "droit du premier occupant", nous est opposé,
mais pas le "Droit du sol" que les mêmes inventent aujourd'hui.
Le Droit a ses revers comme les politiques qui le font, la Vérité
d'aujourd'hui sera mensonge demain. On nous a fait croire que l'origine
de PiedsNoirs est la couleur des chaussures des soldats de Bugeaud. Foutaise
! On nous l'a dit, par esprit malin et pour nous rabaisser, nous mettre
à merci ! Nous avons laissé dire, par fatigue et privation
de nos réflexes de défense ! Quel "Pieds-Noirs"
l'a accepté vraiment ? Lâchez une calomnie convenant à
la majorité, la rumeur, en fera une vérité !
Refléchissons
!
------Ce terme "Pieds-noirs"
est franco-français et ne doit absolument rien aux Arabes. Banal,
lors de son intervention chez les marins, parce qu'il signifiait quelque
chose, comme Gueule-noire ou Pied-Bleu, il est devenu insultant lorsqu'on
l'a dévoyé du sens initial.
------Pour
justifier la version fausse il eût fallu que l'expression existât
en langue arabe ! Que dale !
Et ce serait "chaussures noires" et non pas "Pieds-noirs"..
!
------Qui
peut affirmer avoir entendu les Arabes prononcer à notre égard,
avant les évènements, l'expression "Pieds-noirs"
en français, ou "Rjel Khal", (en arabe je crois). Rien,
Oualou !
------Les
autochtones non plus ne nous ont jamais dénommés que par
le mot ROUMI"(12) laissé par les Romains bien avant l'occupation
arabe, ou NOSRANI ou ENSARA (de Nazareth), nom donné par les pirates
turco-barbaresques aux Chrétiens, enlevés en mer puis réduits
à l'esclavage. Ils employaient aussi GAOURI dont l'origine est
certainement GIAOURI (13)que les Turcs utilisaient pour désigner,
par mépris, les non-musulmans, puis encore Francaoui quelquefois,
lorsqu'ils étaient sûrs de l'origine française...
Les dés sont jetés, maintenant ; les blessures ont perdu
de leur vivacité et faisant contre mauvaise fortune bon coeur,
notre sagesse aidant, nous avons accepté ce baptême incongru...
------Devant
ce fatras "de connaissances mal assimilées", nous avons
consolidé notre vérité. On s'y ralliera ou la rejettera,
c'est le rôle du chercheur de prendre ce risque et de l'offrir à
ses amis.
"Pieds-noirs" avez-vous dit, "Pieds-noirs" nous resterons
!
------Quelqu'un
me disait "mais maintenant on l'accepte, par défi..."
; reflet d'une grande sagesse, comme une consolation qui confirme le mauvais
accueil fait à ce surnom honni, inconnu avant les évènements.
Un élément
nouveau apparaît, explication
"a posteriori"
------D'aspect psychologique
peut-être, tant
mieux notre moral compte aussi...
------Si nos
pères, nos aïeux n'ont pas vu reconnaître leurs qualités
de courage, volonté et pugnacité mais d'abnégation
dans la difficulté, il y a fort heureusement une justice immanente
!
------Un sobriquet
nous est affecté par hasard, et d'une certaine manière le
Destin fait bien les choses.
------Nous
constatons que quelque part, aussi respectable et crédible qu'elle
soit, la Marine Nationale nous a reconnus comme entité excellente
et exceptionnelle, pour aller au charbon, dans les conditions les plus
défavorables... C'est bien là le début de notre identité.
------Nos
Marins d'Algérie ont évité la mutinerie, une affaire
Potemkine à la française, dont les suites auraient été
désastreuses, si on l'ajoute aux 40.000 mutins fusillés
au front. A tous les postes occupés en Algérie nous avons
affirmé notre personnalité et notre force de caractère.
Courageux, volontaires, stoïques devant la souffrance, comme étaient
nos pères, marins, soldatscolons, cultivateurs et ouvriers, immigrés
de tout poil fuyant la misère de leur pays ! Beaucoup ont crevé,
les autres ont marché, comme disent les légionnaires.
------Il faut
bien du courage pour ignorer "Tiens vaut
mieux que tu l'auras" et tout quitter pour l'inconnu.
Cette prise de risque faisait déjà la première étape
d'une sélection. Combien ont laissé leur vie dans les embûches
de la colonisation !
------S'abstenir
en France, quand tout le monde défile dans la rue, pour un oui,
pour un non, pour bloquer le système, conforte l'idée d'un
peuple qui a toujours respecté les limites de la loyauté
républicaine. Notre identité sociale forgée de cette
manière, penchés sur la charrue, rênes entre les dents,
fusil en bandoulière ; la tête sous le cagnard, pieds nus
dans les piquants alfas, il manquait le charbon pour la faire reconnaître.
Nous avons résisté à l'adversité, dans cette
réserve indienne où la France parquait ses "quarante-huitards",
ses révoltés, déplacés en tous genres et autres
prisonniers politiques, éloignant derrière le Rubicon méditerranéen
des soldats turbulents habitués aux coups d'état
et aux victoires, ou bien encore faisait payer très cher aux fous
aventuriers une concession de marais ou désert où tant ont
laissé leur peau.
------Nous
nous sommes noirci les pieds, c'est vrai ! Nous en avons bavé sur
quatre générations et lorsque les résultats furent
là, autant d'ingratitude ! Merci !. Triste logique des choses humaines.
Nous étions au charbon jour et nuit, durant 132 années !
c'est vrai ! Nos pieds en ont noirci ! Qui pourrait le nier ?
Malintentionné,
ce sobriquet devient notre
titre de noblesse
------La vie en
Algérie, ce fut un vrai western. Tour à tour indiens, Acadiens
rejetés ou parqués, puis pionniers défricheurs, nous
avons sué le burnous pour flatter l'expansion coloniale de la France...
Mais on oublie le positif, loin d'éliminer la population autochtone,
comme certains colons, tueurs d'Indiens ou d'Aborigènes, nos civils
n'ont jamais fait la guerre à l'habitant, nous avons cohabité
côte à côte, dans les mêmes souffrances d'une
époque difficile, nous lui avons permis de décupler, profitant
avec eux de l'amélioration des conditions de vie, sans jamais avoir
pratiqué l'apartheid à l'école, le train, le bus
ou l'hôtel.
------Toutes
les opérations meurtrières ont été décidées
par le gouvernement français et tour à tour, populations
arabes ou européennes, nous subissions des représailles,
tandis que les acteurs des deux camps aiguisaient leurs couteaux, pour
au coup d'après, tuer plus de civils du côté opposé.
De part et d'autre, nous n'étions que jetons d'un jeu macabre,
que scalps collectionnés par les deux adversaires ! Otages sans
défense, de partis opposés, nous vivions dans une vigilante
incertitude. Et réussissions pourtant à cohabiter en harmonie.
Nous avions notre langage créole, habitant en voisins dans les
mêmes maisons basses. L'avenir eut été différent,
si les gouvernements français avaient été cohérents.
------Mais
en cette annexe de France, appelée Algérie, deux étoiles
funestes éteignent un firmament d'espérance, après
l'union magnifique, un certain 13 mai, de millions d'Algériens
de toutes confessions !... En Alger-Alésia, l'Histoire est démentie,
les Gaulliens cette fois ont soumis les Roumis. Regrettant un divorce
irréfléchi la France et l'Islam se remarient ici et l'on
voit de Marseille à Paris, recréer la Casbah, Bab-ElOued,
sans Roumis. Il fallait un lampiste, le "Pieds-noirs" a servi,
peuple cosmopolite et innocent, venu ici pour survivre, accusé
injustement des erreurs innombrables de Paris !
Mektoub...(c'était
écrit)
------Ce titre héréditaire
raffermit un système de valeurs, une vitalité ethnique semblable
aux Acadiens, survivant au dépècement de 1755. Pour les
Algériens que nous sommes toujours, si les tourments sont finis,
nos souvenirs restent, rien n'effacera notre vécu de là-bas
!
------Sites
romains, mosquées grandioses, palmeraies verdoyantes défileront
toujours en notre âme attristée.
------L'exode des
Pieds-Noirs fut un calvaire, qu'aucun ne recommencerait. Et pourtant ?
------On m'a
coupé la jambe, mes orteils me chatouillent... Je suis écartelé...
Quelle part d'une vie brisée devrais-je préférer
? Nous avons nos martyrs, nos convictions, notre foi. Comme la croix,
l'étoile, amulettes ou tchador, nous pourrions arborer nos piedsnoirs
sur fond d'or ? Le malheur est plus grand pour tous les Algériens
restés là-bas. Malgré notre départ la mort
ne cesse de les environner. Nos regrets fraternels, notre meilleur souvenir
à nos amis d'antan. Dans la boue des tranchées, le charbon
des navires, les Arabes étaient également des "Pieds-noirs"(14).
Et bien plus qu'un voeu pieux, nous leur souhaitons de reprendre notre
oeuvre de pionniers, pour sauver le Pays du chaos qui les pousse à
l'exil.
------Lorsque
le monde sera un grand village, chacun se souviendra que nous étions
cousins.
Si les choses ont tourné de manière déplorable, c'est
à d'autres que nous qu'il faut le reprocher.
Nous vivions ensemble depuis des décennies, camarades d'école,
d'armes ou de travail, amis, voisins, ou simples compatriotes, Romains
ou Numides, Arabes ou Turcs, Européens ou Algériens, tous
amis... échangeant la mouna, les zlabias ou l'azyme, avant que
d'autres ne viennent semer la zizanie par goût du pouvoir, ou par
connerie"(15). Ce ne sont pas ceux qui décident la guerre
qui la font.
------Mais
qui s'en souvient maintenant, puisque la page est tournée, faisons
mine d'oublier...
------Pieds-Noirs,
Algériens ou Patos, l'origine franco-française est la même
------Si l'on prend une partie, il faut prendre
le tout
Relevant le défi nous sommes donc les Pieds-Noirs et les autres
Français resteront les Patos ou les Francaouis Puisque tout cela
c'est du kif-kif au même
EPILOGUE
"Le petit Robert" (édition de 1990) donne
les définitions suivantes pour le mot "Pieds-Noirs" :
------1°/
"Chauffeur de bateau indigène" cité en 1901...Je
rectifie ; le chauffeur était celui qui était chargé
d'entretenir le feu d'une chaudière, dans les trains et les bateaux
à vapeur. Le terme indigène remplace ici le mot algérien
au sens large, celui de l'époque, c'està-dire Européens
et Autochtones confondus.
------Pour
être conforme à la vérité, cette citation doit
être comprise ainsi "Marin de toutes confessions, né
en Algérie, affecté à l'entretien des chaudières
d'un bateau !"
------Les
Métropolitains, faisant souvent l'amalgame, ne voyaient pas de
différence entre Arabes, indigènes ou Algériens.
Nous avons vu par ailleurs que les Européens
d'Algérie se disaient Algériens.
------2°/ "Arabe
d'Algérie" cité en 1917 Même explication : Arabes
ou Algériens, Algériens ou Européens c'était
"kif-kif bourricot" pour les écrivains métropolitains
! Bien que ce dictionnaire, créé par le "Pieds-Noirs"
Paul Robert, contienne en cette matière pareille erreur pour nous,
nous le remercions, nous avons compris... c'est une pierre à notre
édifice.
3°/"Français d'Algérie" : Les PiedsNoirs rapatriés.
Gabriel Peters,
né à Mostaganem (Algérie),
reconnu et déclaré Pieds-Noirs au sens général
en 1958,
fils de Charles "Pieds-Noirs"authentique en 1917.
Adresse Internet
http:/www.GPTS1998@aoLcom
(1) Les journalistes ont utilisé ce terme pour
désigner globalement les habitants non - musulmans d'Algérie,
lesquels se reconnaissaient jusque là comme Européens ou
Algériens
(2) Chacun connaît les rancunes accumulées par le nouveau
grand Chef de l'Etat français
(3) "maladie cryptogamique du châtaignier dit le Nouveau Larousse
Universel édit. 1949
(4) J. Frémeaux, la France et l'Islam depuis 1789, Ed. PUF Paris,
p. 105
(5) Ce mot français remonte à 1831. Cf Encyclopaedia Universalis.
(6) Lucien Ruty, Chronique d'une honte partagée,
Ed. Babedita 1994, R 24
(7) Encyclopaedia Universalis
(8) Paressent, simulent
(9) A leur tour, les Pieds-Noirs, calés entre les parois des fonds,
appelaient ainsi leurs camarades métropolitains parce que ceux-là,
travaillant sur le pont, avaient pris une démarche chaloupée
de canards (en espagnol patos), à cause du roulis. (10) Si un lecteur
reconnaît l'un de ces marins ou possède l'une ou plusieurs
photos de cette série, il serait bien aimable de le signaler. Fils
ou petits-fils de marins cherchez dans vos cartons
(11) Ce fut le point de départ de ma réflexion, suivie ensuite
par quelques recherches, lesquelles, de façon inattendue, la rendent
superflue
(12) Mohand Khellil, La Kabylie ou l'Ancêtre sacrifié, Ed.
L'Harmattan, 1984, page 17
(13) Cf. Lord G. Byron, "Le Giaour", Conte
oriental, 1813
(14) cf. Dictionnaire le Petit Robert
(15) "Quelle connerie, la guerre", Prévert
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