-------Vous vous
êtes tous, certainement, amusés ,un jour, à jeter
un caillou dans une mare ou dans un étang ... à la surface
d'une eau calme, quoi! Et alors ? Cela provoque une petite gerbe montante
accompagnée d'un léger " plouf"( ou l'inverse)
puis des ondes concentriques, des ronds, se forment qui vont mourir,
plus ou moins rapidement, quand ils atteindront la berge...Oui ?
-------La vie,
c'est ainsi. Je la vois ainsi...
-------Un jour,
plouf, vous apparaissez, vous êtes cette gerbe montante et , toutes
ces petits ronds concentriques que vous provoquez représentent
d'abord votre père, votre mère puis vos grands-parents
puis vos arrière-grands-parents. D'autres petites ondes : les
tantes, les oncles, les cousins. Encore d'autres ondes : les amis, les
copains...
-------Vous êtes
bien, protégés par tous ces cercles autour de vous. La
vie est belle. C'est l'insouciance, les bêtises, les études,
l'adolescence, la vie qui s'apprend.
-------Et puis,...
et puis, des ondes , déjà, touchent la berge. Et hop,
plus d'arrière grands-parents. Vous même n'êtes plus
au centre . Vos enfants forment une autre onde, vos petits-enfants...et
toutes les ondes poursuivent inexorablement leur course vers la berge
pour s'y dissoudre . Des tantes, des oncles, les grands-mères,
les grands-pères atteignent la rive.Vous vous retrouvez de moins
en moins protégé, de plus en plus seul...Vous la voyez
s'approcher cette pu...de rive. Vous n'êtes plus beaucoup protégé,
vous voulez freiner la vitesse de ces ondes . Vous n'avez plus que vos
parents...Et puis, et puis??? elles l'atteignent, vous avez mal , vous
êtes sur la dernière onde, la berge se rapproche, inexorablement,
de plus en plus proche.
-------D'un côté
la rive, de l'autre les ondes de vos enfants, petits-enfants, voire
arrière petits-enfants vous poussent. Vous vous rappelez le moment
où, vous, vous étiez au centre...mais la berge est bientôt
là. Vous n'avez pas eu le temps de tout faire , de tout dire
ou vous n'avez pas eu le courage ou la pudeur de dire aux uns et aux
autres combien vous les aimiez, combien vous étiez bien auprès
d'eux.
..il reste tant de choses à accomplir, à
poursuivre, à terminer . Mais, non, plus possible car la rive,
la rive arrive...
-------Mais, mais,
qu'est-ce ? que vois-je ? Mon Dieu, c'est donc vrai ? La rive arrive
et je les aperçois , ils sont là, assis sur la berge,
les pieds dans l'eau , à papoter entre eux, On dirait la fête.
Il fait beau, il fait soleil. J'avais raison de croire et d'espérer
en Vous. Ils sont tous là , rigolards, ils me tendent les bras,
ils me sourient, ils m'accueillent...Oui, oui, oui, ils sont tous là,
arrivés, ils me tendent les bras, ils m'accueillent, ils me fêtent
: mes parents, mes grands-parents, mes oncles , mes tantes, mes amis,
mes ancêtres que je n'ai jamais connus. Ils sont tous là.
C'est la joie...
-------Alors,
je tourne mes yeux vers les ondes en mouvement sur l'eau ...Et c'est
avec un sourire que je tends mes bras, vers ces ondes, je suis prêt
à accueillir ceux qui vont bientôt ( ou moins bientôt)
toucher, à leur tour, la berge....................
Lamartine:
«Je te salue, ô mort! Libérateur céleste
Tu n'anéantis pas, tu délivres...
Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles
Viens, ouvre ma prison,...
Que tardes-tu ? Parais, que je m'élance enfin...
-------Mon père
s'est enfin élancé, le 3 mars 2005, à 6 h du matin....Il
s'est élancé, enfin délivré des chaines
de sa maladie. Calme, reposé, un petit rictus (dû à
sa maladie ) qui semble dire : " Me voilà, faites-moi une
place"...Je suis triste mais aussi le coeur heureux de savoir que
mon père n'a plus sa souffrance.
Contre-partie : me voilà en première ligne, sur cette
dernière onde, pour " de vrai"
Jeudi 29 décembre 2005 : un "plouf", là,
au beau milieu .Petite gouttelette arrivée avec un mois d'avance.
MARGAUX. Notre petite-fille, fille de Sandrine et de Reynald, notre
fils. Une gouttelette qui pousse les ondes, un peu trop proches, déjà,
de la rive.Une gouttelette, déjà, bien envahissante.
Dimanche 12 février 2006: une autre onde vient de toucher
la rive. Monsieur Soler, père de mon copain d'enfance Jean. Il
faisait partie, bien que perdu de vue depuis la débâcle,
de mon moi, de mon entourage. Il faisait partie des personnes qui accompagnérent
mon enfance.Lui parti, c'est un peu de mon enfance qui disparaït
aussi. Les "Soler" un peu comme de ma famille, très
proche. Dans le même immeuble. Se voyant tous les jours. Jean,
René (moins) et moi étions toujours fourrés ensemble.
À jouer aux petits soldats, à lire des bandes dessinées,
à faire les imbéciles.Monsieur et madame Soler (je les
appelais ainsi) , oui, partie intégrante de ma vie à Alger.
Je sais quel combat a mené, ces derniers temps, monsieur Soler.
Mais, parfois, il vaut mieux poser sa valise...Une vision me fait sourire
: le père Soler, le père Jeantet, le père Bérard
et le père Venis, se retrouvant, là-haut, et poursuivant
leurs discussions sur leur dernière pêche du derner samedi,
sur ce qu'ils ont pris, mais surtout, surtout, sur ce qu'ils auraient
pu prendre et qui leur a échappé !!!
Mardi 27 février 2007: une autre onde vient de toucher
la rive. "Tata" Jocelyne, Jocelyne tout court. L'épouse
de Claude. Mariés en 1958? J'étais garçon d'honneur
à leur mariage, au Hamma. Après Réghaïa, Rouiba,
Villefranche après 1962, puis Apt. Jocelyne atteinte par un mal
sournois qui l'a tenue allongée durant plus de 10 ans.Elle a
bien essayé de lutter, pleine d'espoir. Mais voilà, la
maladie l'a emporté et l'a emportée. Mes pensées
n'arrivent pas à se poser sur Jocelyne malade. Non, aussitôt,
mes yeux voient des promenades dans la vigne, un petit jardin à
Villefranche avec Frédéric sur son tricycle, des réunions
heureuses de famille, des couscous, des lotos, des jours de l'an, des
phrases, des rires, des sourires, de la joie, des moments heureux....Jocelyne,
pour moi, c'était un sourire.Un rire. Celui qui éclatait
quand mon père lui débitait une ânerie quelconque.
Je suis sûr qu'ils sont déjà , en haut, en train
de se marrer un bon coup. Je sais aussi que, à partir de ce jour,
Jocelyne va faire partie de la cohorte de ceux qui j'ai connus, qui
nous ont quittés, qui m'accompagnent, de ceux auxquels je pense
,...Adieu ? Non, au revoir, Jocelyne...Bisous.